Archives de catégorie : Micro-nouvelles et autres récits courts

Mauvais coups de dés

Nous connaissons tous des moments galère où rien ne semble fonctionner comme il faudrait. Je vous ai déjà raconté un voyage en train émaillé de péripéties. Il y a quelques jours, j’ai à nouveau connu une paire d’heures embarrassante.

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En panne de drogue depuis une petite semaine, je partis en sifflotant, bravant la pluie et le vent, me réapprovisionner dans le quartier chinois de Belleville. N’ouvrez pas grand les yeux, je n’ai pas dit à Barbès ou La Villette ! Il y a drogue et drogue. Pour ceux qui l’ignorent, mes drogues à moi sont au nombre de trois, au moins, l’optimisme, le chocolat et une décoction de plantes que me prescrit un praticien en pharmacopée chinoise, et que je ne peux acheter que dans une herboristerie spécialisée.

RER plutôt que métro

Premier obstacle de cette virée dans le nord-est parisien, un rideau de fer devant ma station de métro. Coup d’œil à l’appli de la RATP, que j’aurais dû consulter avant de quitter mon domicile, coupure de la ligne sur quelques stations en raison « d’un malaise voyageur ». Reprise du trafic annoncée dans la demi-heure. Jamais encore vu ça, qu’une station ferme pour un simple malaise, c’était louche.

Je revins sur mes pas pour prendre le RER. A Nation, je bifurquai sur la ligne 2. Tout allait bien jusqu’à ce qu’une femme s’assoie face à moi et se mette à tousser par à-coups comme un vieux diesel – c’est du moins l’idée que je me fais de ce type de véhicule. Je crois l’avoir regardée de travers avant de sortir un masque de mon sac. J’aurais dû me protéger avant…

Porte close à Belleville

Dans le 20e asiatique, toujours la même agitation. Il faut supposer ce quartier, comme d’autres, imperméable aux aléas climatiques. En remontant la rue de Belleville, j’observai à nouveau l‘oeuvre de Ben, constatai que l’accrochage de la pancarte n’était toujours pas terminé (c’est fait exprès ? Ah bon !). J’avais encore le nez en l’air quand je me heurtai à une deuxième porte close, celle de l’herboristerie.

En l’absence d’affichage, j’appelai Google à l’aide. Il ne ferme jamais sa porte celui-là. Ouverture réduite cette semaine à quelques heures par jour du lundi au jeudi. Et on était… vendredi ! Pas de chance.

Je repassai devant l’accrocheur velléitaire de pancarte sans le regarder tout à mes pensées sombres.

Ni métro ni RER

Je repris le métro dans l’autre sens sans oublier cette fois de cacher mon visage derrière un masque. En arrivant à Nation, je regardai l’heure et, la demi-heure étant très largement passée, me dirigeai vers la correspondance de métro. Mais  un ruban de plastique rouge et blanc m’arrêta net. Mince. Le « malaise voyageur » n’était pas terminé. Il a dû mal tourner, je me dis, tout en repensant à la grille devant ma station de métro… C’était pas un malaise, c’est tout. Encore un bobard de la RATP.

Quelles que soient les raisons de la fermeture, il me fallait reprendre le RER.

Je rebroussai chemin encore une fois. Mais là encore mes pas furent stoppés par un ruban dont le rouge criait lui aussi Ne me franchissez pas sous peine de  sanction !

Pas d’autre solution que de remonter à l’air libre où le vent et la pluie me fouettèrent le visage. J’aurais dû chausser des baskets plutôt que des mocassins légers. Et me vêtir un peu plus chaudement. Mauvaise appréciation. J’avais faux sur toute la ligne.

Un bus en sauveur

Il me restait un peu plus de deux kilomètres à parcourir pour retrouver la tiédeur de mon appartement. L’arrêt de bus le plus proche était blindé de silhouettes encapuchonnées et gonflées par les épaisseurs de lainage ou le vent. Un bus direction Château de Vincennes était annoncé dans les cinq minutes. Coup de chance.

Les pieds gelés, me cachant derrière des cirés pour éviter les éclaboussures, j’attendis parmi les voyageurs en peine qui s’interrogeaient Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Ils ont dit qu’il y avait quelqu’un sur la voie, dit l’un. Un malaise voyageur, non ? dit un autre. Moi j’ai entendu Accident grave, objecta le troisième. Mais le RER et le métro ne passent pas par la même voie, observa le quatrième. Comme moi, ils n’ en savaient rien et toutes les suppositions étaient possibles.

Quand le véhicule se présenta, je jouai des coudes, marchai à petits pas comme un manchot, coincée dans la foule, pour y monter.  Serrée mais au sec, je regardai d’un air compatissant les malheureux  restés sur le trottoir. Un bus suit dans deux minutes, leur lança le chauffeur. Je me réjouis pour eux. Mais je déchantai presque aussi vite. Vous avez bien compris que le terminus est Cours de Vincennes ? Des voix s’élevèrent. On n’avait rien compris du tout, c’était quoi ça encore ! Le prochain bus, c’est pareil. Terminus Cours de Vincennes. Le brouhaha se poursuivit le temps que le bus reprenne sa route. Personne n’était descendu.

Il y a dans le Parisien standard un ressort de cassé, celui de l’indignation du quotidien. Il râle, il bougonne, il est triste, c’est sa façon de résister, lui qui ne trouve même plus anormal de passer une heure dans un bouchon sur le périphérique, deux heures dans le train pour traverser la ville, de rentrer chez lui après 22 heures, de parcourir à pied deux kilomètres pour palier les ruptures de transport en commun. Un quotidien exténuant, des conditions regrettables dont il s’accommode.

Quelques centaines de mètres plus loin, les portes du bus s’ouvrirent. Terminus !

Marcher en dernier ressort

Tous les passagers descendirent sans rechigner, sans même interpeler le chauffeur. Preuve qu’ils digèrent vite. Des têtes se tournèrent, à droite, à gauche, pour tenter de saisir un providentiel moyen de poursuivre la route. Et la foule s’ égrena.

Il me restait un gros kilomètre à parcourir. Je tirai ma capuche en avant, rangeai mes lunettes dans ma poche, acceptai pour de bon que mes chaussures fassent baignoire et  le bas de mon pantalon serpillère, et j’avançai d’un bon pas.

Un détour chronophage

Mouillée pour mouillée, je jugeai préférable de faire un petit détour par ma supérette de quartier pour ne pas avoir à ressortir en fin d’après-midi. Besoin de trois bricoles, et de chocolat aussi, vous l’avez compris, en bonne camée. Ca n’aurait dû me  prendre que cinq minutes, mais c’est toujours pareil, les bricoles s’aimantent. On en saisit deux et y’en a douze qui vous sautent dans les mains ! Pire que des puces.

Je me présentai enfin à une caisse automatique, un miracle qu’elle soit disponible,  les bras chargés et m’appliquai à scanner les articles les uns après les autres avant de les poser sur le plateau, tandis les files s’étiraient aux caisses manuelles. J’étais ravie de ma bonne fortune, j’allais pouvoir rentrer chez moi sous peu.

De file en file

C’est quand il fut question de payer que l’affaire se gâta. Carte refusée. Carte refusée. Hors service. Trois essais et au revoir ! Au-dessus de la caisse, la lumière verte rougit de colère, alertant le vigile. Encore ! dit-il. Elle bugue depuis ce matin, il vous faut changer de caisse, je n’ai pas d’autre solution. Nous balayâmes du regard les autres caisses. Sur les six, cinq étaient désormais en panne. Et une douzaine de personnes attendaient leur tour.

Je fis signe au vigile, quémandant un passe-droit. Placez-vous derrière le monsieur, m’accorda-t-il conciliant.  Mais heu…, vous pouvez payer en espèces ? Cette caisse n’accepte plus les cartes bancaires.

Je crois bien ne pas avoir répondu, même pas cillé, juste adopté un air de chien battu, avoir repris tous mes articles et être allé grossir la file de la caisse manuelle la plus proche. Je ne dis pas que l’envie d’abandonner tous mes achats sur un bout de gondole ne m’a pas effleurée. C’est peut-être le chocolat qui m’a fait tenir ou encore la perspective de rentrer bredouille-de-chez-bredouille. J’ai attendu stoïquement que mon tour arrive en regrettant de ne pas opté pour une caisse manuelle dès le début. Mauvais coup de dés.

Enfin !

Je finis par atteindre la caisse, par rentrer chez moi, aussi fatiguée que trempée. Je fis chauffer de l’eau pour le thé. Et engloutis la moitié de la tablette de chocolat.

Alors seulement je me dis qu’il fallait voir le bon côté des choses. J’avais bien marché, les nappes phréatiques se remplissaient, j’échapperai peut-être à quelconque contamination microbienne, la panne dans le métro n’était certainement que technique et ce goûter avait une saveur bien douce.

Photo : Michael Schwarzenberger de Pixabay

 

 

plage

Vagues à l’âme

Éliane s’est assise sur le sable, les mains en arrière, les yeux tournés vers la mer. C’est sa vie pourtant qu’elle regarde, une vie de vides. Elle ignore comment elle en est arrivée là, peu à peu tout s’est raréfié autour d’elle. Et ce qui subsiste c’est figé.

Ses parents sont morts il y a quelques années, son frère parti vivre au Canada avec sa nouvelle compagne. Et chez elle, les hommes sont passés sans s’arrêter. Et encore, c’était il y a longtemps.

Les amis aussi se sont envolés, comme une nuée d’étourneaux, au fil des ans, tous désormais à la retraite, comme elle. Repartis dans leur région natale, mutés dans une autre région, partis s’installer auprès de leurs enfants. Ils lui ont dit que ce n’était qu’un Au revoir, que leur porte lui restait grande ouverte, qu’ils seraient heureux de l’accueillir pour quelques jours de vacances et que certainement ils reviendraient eux aussi lui rendre visite.

Un jour, elle a appelé l’une de ses amies, nouvellement installée en Bretagne. Je passe pas loin de chez toi, on peut se voir ? Avec plaisir, elle a répondu, on profitera du jardin.

Son amie Amélie

Amélie s’était mise en quatre pouramie la recevoir. Visite de la maison et du jardin passés à la brosse à reluire, cuisine à base de produits locaux IGP, barbecue qui en met plein la vue. On est super bien ici, on revit. Et toi alors, qui c’est que tu voies que je connais ? Donne-moi des nouvelles.

Les nouvelles avaient été vite données, Éliane ne voyait plus grand monde. Elle ne quittait plus guère le Val d’Oise d’ailleurs, et c’est en se poussant à grands coups de Bouge-toi-ma-fille-ou-tu-mourras-seule, qu’elle s’était décidée à prendre un train pour Rennes. Elle était arrivée dans la matinée le cœur gonflé d’espoir.

Mais le déjeuner terminé, tous les sujets de conversation courante abordés, son amie l’avait laissée partir avec une boîte de sablés fait-maison dans le sac à main. Ça m’a fait plaisir de te revoir. C’est vraiment gentil de t’être arrêtée chez nous, passe de bonnes vacances ! Et n’hésite pas à repasser au retour.

Éliane avait repris le train du soir pour rentrer chez elle, avec un gros cafard en guise de valise. Quelle mouche l’avait piquée ? Franchement ces vacances bidon pour s’inviter chez Amélie, c’était pitoyable.  Elles n’avaient plus rien à se dire. Avaient-elles seulement été amies un jour ? De simples proches collègues proches plutôt, pas plus.

D’ailleurs comme elle le pressentait, son « amie » ne lui avait plus donné de nouvelles depuis, ne lui avait même pas envoyé un sms durant ses « vacances » supposées pour voir comment elles se passaient. Si elles se croisaient à nouveau, certainement repartageraient-elles un moment convivial, mais il n’y avait plus aucune raison désormais pour qu’elles se revoient, toutes à leurs vies bien distinctes désormais. L’amitié c’est comme les maisons, ça s’entretient, pensa Éliane. Il faut régulièrement aérer, balayer, dépoussiérer, rénover et graisser ce qui coince. Sans cela, on croit que la structure tient mais quand, un jour, après s’être enfin décidé à y entrer, s’être dit après avoir fait le tour de la maison Y’a du boulot mais je vais m’y atteler, l’on ferme la porte, la maison s’écroule. Comme l’amitié qui n’attendait qu’un dernier signe pour lâcher. Trop de vieilleries, pas assez d’encaustique.

La mer pour horizon

Éliane vient d’acheter un deux-pièces au bord de la Méditerranée. La mer l’a toujours attirée. Peut-être parce qu’il est plus légitime depuis la côte de se sentir sans amarre, ballotée par les éléments. Peut-être parce que les manques se ressentent moins sous un ciel bleu. Peut-être parce que cette immensité vierge et plate lui fait miroiter des perspectives d’avenir.

Elle regarde la ligne d’horizon. Tout en sachant que la terre est ronde, elle peine à se défaire de cette impression qu’en fonçant droit devant elle, elle atteindrait un point de bascule comme au bord des chutes du Niagara qu’elle a visitées il y a trois années-lumière. Un coup de rame de trop et elle chuterait dans le néant. Comme elle envie tous les explorateurs qui n’ont eu de cesse de trouver ce point de rupture bravant le danger.

Le chien qui gratte le sable

Toute à ses rêveries, elle tarde à percevoir ce quelque chose qui lui chatouille la main droite. C’est un petit chien blanc et poilu qui furète près de ses doigts, qu’elle n’a pas senti s’approcher et dont elle discerne maintenant le halètement et le crissement des pattes s’activant dans le sable.

Machinalement, elle saisit un petit morceau de bois flotté et le lance à quelques mètres. L’animal court le ramasser, et le jeu recommence. Éliane s’attendrit devant ce jeune chien sans maître qui la distrait de ses pensées.

Elle s’apprête à relancer encore une fois le bout de bois quand une voix, dans son dos, l’interpelle. Vous n’aurez jamais fini avec lui, il adore ça !

La femme lance une balle jusqu’au bord des vagues. Le chien s’élance comme un fou à sa poursuite et bataille joyeusement avec l’eau qui lui lèche les pattes avant de saisir la balle mouvante.

Bonjour ! vous venez de faire la connaissance de Milou, mon chien. Il a un an à peine et plein d’énergie à dépenser.

La femme et la balle

Éliane met sa main en visière pour mieux voir la femme qui la surplombe. Allure dynamique, sourire engageant. La soixantaine comme elle.

Bonjour, répond-elle, en lui rendant son sourire. Il est adorable votre Milou.

Moi, c’est Nathalie, précise-t-elle en renvoyant au loin la balle que le chien vient de déposer à ses pieds. Le jeu va durer un moment, croyez-moi. Dès que Milou aperçoit la plage, il file la rejoindre. Un vrai bolide. Et il ne semble jamais se lasser de rapporter la balle. J’en ai plus vite assez que lui. On a l’habitude d’aller jusqu’au ponton là-bas et de revenir.

Puis-je vous accompagner ? Ça me dégourdira les jambes et me divertira. Il est adorable votre chien. Je m’appelle Éliane et je viens d’emménager rue du centre.

Des centaines de pas, des dizaines de lancers de balle et quelques confidences plus tard, les deux femmes et le chien reviennent à leur point de rencontre.

Des perspectives annoncées

Quelle agréable matinée grâce à vous deux ! se félicite Éliane.

On passe rue du centre pour rentrer chez nous, ça vous dit de poursuivre un peu à nos côtés ? propose Nathalie. On pourra vous faire signe en passant demain matin si vous aimez les promenades sur la plage.

Bien volontiers ! répond Éliane en affichant un large sourire, mais c’est tout son corps qui rayonne.

La solitude est contagieuse, proclament des chercheurs. Le bonheur aussi, se dit-elle tandis que dans les fibres de son cœur elle sent qu’une histoire d’amitié est en train de se construire.

Elle en doutait, elle a eu tort. Elle a bien fait de rendre visite à Amélie. Tout comme de déménager, de lancer le bout de bois flotté à Milou, d’accompagner Nathalie jusqu’à la cale de planches… C’est plus que l’amitié qui s’entretient, qui se rénove, c’est la vie et il était grand temps de commencer la résurrection de la sienne.

Photos prises à Leucate en octobre 23

Concombre ou courgette ?

Nous sommes au cœur du mois d’août. Dans mon magasin bio, la file d’attente s’étire devant la seule caisse ouverte. Le jeune employé patauge. C’est quoi ? l’entends-je demander à sa cliente en désignant un bouquet de blettes. Et ça, une courgette ? Non, un concombre. La cliente, une femme d’âge mûr comme on dit poliment, lui a-t-elle fait les gros yeux en le renseignant ? Je n’étais pas sûr, se justifie-t-il pour faire bonne figure.

Plus facile pour un jeune rat des villes de différencier un Iphone 12 d’un 11 qu’un navet d’une betterave. J’imagine le formateur voué à l’intégration des nouvelles recrues, devant une planche PowerPoint de courges, pointant avec son stylo laser une cucurbitacée jaune. Et faisant répéter en cœur : courge spaghetti. Puis, passant à une forme verte : concombre. Avec pour contrôle des connaissances un test comme dans les jeux d’été où il s’agit de relier noms et images. Et les élèves qui se creusent la tête : concombre ou courgette ? melon jaune ou courge spaghetti ? Tandis que les copains font des math ou posent du carrelage…

Une employée secourable s’invite dans la file. Paiement en carte bleue ? interroge-t-elle pour orienter ces clients-là, dont je fais partie, vers les caisses automatiques.

En un tour de main, elle active les écrans et nous attribue à chacun une caisse.

Me voyant batailler – comme d’habitude ! – lors de l’étape de la pesée, elle se tourne vers moi et m’aide à chercher mon article dans la liste aussi longue que celle des fournitures pour une rentrée des classes. Graines de courge.

L’homme à la voix forte

Derrière nous, un homme parle fort au jeune employé de caisse. Je veux voir le responsable, clame-t-il.  Nadia ? appelle doucement le novice.

Je termine avec ma cliente et je viens, répond l’employée, Nadia donc, sans se détourner de ma pesée.

C’est elle la responsable ? s’assure la grosse voix. Oui, Monsieur.

Courge ? Graine ? En vain. L’article est bel et bien absent de la liste du vrac. Venez, je sais qu’il est référencé au niveau des caisses centrales, me dit Nadia en m’invitant à patienter derrière une cliente qui déballe nonchalamment ses achats sur le tapis roulant.

J’ai laissé… tente alors aussitôt l’homme à la voix de stentor.

Bonjour Monsieur, que puis-je faire pour vous ?

Je sens la responsable aussi contractée que des abdos d’haltérophile.

Bonjour M’dame, j’ai laissé mon CV à lui-là à la caisse. Je peux travailler quand vous voulez. Je suis réglo vous savez. Carré, souligne-t-il en dessinant un cube avec ses mains. Carré.

L’homme est grand, massif, coiffé d’un casque de moto. Juste a-t-il pris la peine d’en soulever la visière.

D’accord, Monsieur, répond Nadia, le feuillet dans une main, l’autre occupée à scanner l’article sur lequel butte son apprenti.

Du genre balourd

Vous vous lavez les cheveux à l’huile d’argan ? lance-t-il.

Nadia, le regard toujours rivé sur la caisse en service, ne moufte pas. Je remarque seulement un imperceptible froncement de ses yeux.

Vous vous lavez les cheveux à l’huile d’argan ? insiste le lourdingue de sa voix toujours aussi tonitruante.

Cette fois, c’est la mâchoire de Nadia que je vois réagir avant d’entendre sa réplique.

Vous voyez tout le monde-là ? Vous trouvez que c’est le moment de me parler de mes cheveux ?

Elle l’a à peine regardé, juste pour lui faire comprendre qu’il était bien la source de son indignation. Je perçois dans son trouble combien il la met mal à l’aise.

Ils sont beaux vos cheveux pourtant.

Nadia hausse les épaules. C’est bon ! lâche-t-elle excédée.

Ils sont beaux pourtant, comme vous, ajoute-t-il en croyant chuchoter.

La cliente ayant terminé de compter sa menu monnaie, Nadia saisit mes deux articles pour les déposer sur le tapis, se détournant ainsi clairement de l’importun qui choisit enfin de s’en aller.

C’est quoi ça ? demande le jeune caissier en ouvrant le sachet de graines.

Des graines de courges, lui répond sa superviseuse. Là, regarde.

Recalé sans sommation

Tandis que le jeune s’active sur son écran tactile, je pense gaiement aux apprentis vendeurs bataillant avec l’identification des dizaines de sortes de graines en rayon : graines de chia, de courges, de tournesol, de pavot… De quoi laminer un formateur même jeune, dynamique et ambitieux.

Nadia se tourne vers moi, affable, avec un rien d’irritation encore accroché au visage. Voilà, l’article est passé.

Merci, lui dis-je en posant ma carte bancaire sur le terminal de paiement. Et en lui décernant un sourire amusé, j’ajoute en désignant du menton le CV qu’elle tient toujours en main : Vous allez vous empresser de l’embaucher celui-là ?

Je vois sa main se crisper légèrement. Le temps que je range mes articles dans mon sac, elle s’est ressaisie. Captant mon regard, elle écarte ostensiblement les doigts.

Le CV se détache de sa main.

Et chute comme une feuille morte.

Elle n’a pas lâché mes yeux.

La feuille disparait derrière le comptoir comme s’il venait de l’avaler. Alors seulement nous échangeons un sourire complice.

 

 Image par Christine Sponchia de Pixabay

Territoires

Certaines images trottent dans la tête. De la rétine, elles s’infiltrent dans notre esprit et y restent le temps qu’elles veulent.
Mon amie Nicole m’avait dit avoir été  titillée par la photo de la porte ouverte que j’ai postée l’année dernière. Cet été elle lui a inspiré un joli texte que je partage avec plaisir, et avec son autorisation.
porte_ouverte
Territoires
Dans le parc familier, si souvent arpenté à l’affût des surprises rituelles. Des
arbres émaciés et noircis se couvrant d’une brume verte, s’étoffant de
frondaisons aux multiples nuances, jaunissant, brunissant, s’effeuillant.
 –
Dans le parc familier, un matin d’hiver, une porte a poussé sur la pelouse
raréfiée. Bien fixée sur son chambranle blanc laqué. Rouge. Ouverte. Délimitant
un en-deçà et un au-delà. Du connu et de l’inconnu.
Dans le froid, le parc désert et silencieux devient menaçant.
Le lendemain. La porte est fermée. Au delà de la cloison invisible, une autre
porte se dresse. Bleue, ouverte. Plus loin, une autre, mauve, entrebâillée ?
D’autres encore. Et le parc se morcelle en zones interdites et désirables.
La porte oscille sous le vent et s’ouvre sur le parc étranger. Sa végétation encore
en devenir sous les débris de l’année précédente. Aucun mur ne soutient les
nombreuses portes, l’accès est libre partout. Quelques oiseaux cachés dans les
buissons d’épineux pépient, se taisent, reprennent leur chant.
L’air est léger, le chemin du retour vers l’issue habituelle est dégagé.
Une tache rouge grandit au fur et à mesure de l’avancée. C’est la porte. Fermée.
Enchâssée dans sa structure de verre. Inébranlable.
(NL – août 2023)
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Notez que j’ai dû ajouter des tirets dans le texte pour respecter les sauts de ligne de l’autrice. Parce que pas de signe pas d’interligne, sacré code !
Notez aussi que je me décide enfin, mais toujours à contrecœur, à écrire autrice et non auteure)
Et cette autre porte, croisée plus récemment, inspire-t-elle l’un de vous ?

Le portefeuille de Julia

Vous êtes une fée ! elle m’a lancé au téléphone.

Comme si ça ne suffisait pas. Comme si la rencontre avec son portefeuille ne m’avait pas assez troublée.

C’est mon chéri qui a trouvé l’objet ce matin-là devant la porte du garage de notre immeuble.

Nous avons tout de suite pensé à un voisin qui l’aurait laissé tomber. En l’ouvrant pour identifier son propriétaire, on a bien vu qu’il n’en était rien. Aucune Julia R. parmi nos voisins, mais des documents d’identité que sa propriétaire devait rager d’avoir égarés.

Et c’est alors, pour la retrouver et la rassurer rapidement, que j’ai mis le nez dans ses affaires.

Ce qui m’a sauté aux yeux, c’est que le contenu de son portefeuille aurait pu être le mien. Je veux dire qu’il est quasiment le même que le mien.

Une carte d’identité ancien format, un permis de conduire en trois volets de carton rose, des cartes de mes boutiques favorites, une carte sécu, un badge d’entreprise… Tout pareil !

En l’absence de numéro de téléphone, j’ai déplié sa carte mutuelle pour vérifier son adresse, en principe plus à jour que les documents d’identité. Et là, le choc ! Julia et moi sommes nées la même année, nos époux aussi, tout comme nos fils. Une famille clone à quelques encablures de chez nous.

En trois clics, j’ai trouvé Julia et son fils sur Internet et leur ai laissé des messages. Je vais attendre ce soir pour déposer le portefeuille au commissariat, je pars demain pour quelques jours, j’ai précisé.

C’est le fils qui m’a répondu en premier, comme je m’y attendais. Plus connecté que sa mère.

Et juste après Julia m’a appelée. On n’a pas beaucoup parlé, elle était tout excitée. Elle m’a dit qu’elle allait venir récupérer son portefeuille. Et c’est alors qu’elle a ajouté, Vous êtes une fée !

Elle aurait pu dire plein d’autres choses, Vous me sauvez ! Vous êtes tombée du ciel ! C’est le Seigneur qui vous envoie ! C’est rare les gens honnêtes. Ou rien du tout. Mais elle a dit Vous êtes une fée, exactement comme je l’exprime dans Merci Gary, mon deuxième roman, en y défendant l’idée que le meilleur est souvent possible parce qu’on peut tous être la fée (ou le génie, les hommes aussi !) de quelqu’un.

Et vous ne savez pas la meilleure ? Elle partait en vacances le lendemain. Comme nous !


Excellente rentrée à toutes et tous !

Le zébrours

– Dis maman, ça mange quoi les zébrours ?

– Des herbes, des branches… Les zébrours sont végétariens. Mais sais-tu que ça n’a pas toujours été ainsi, que les zébrours étaient des ours polaires il y a longtemps ?

– Des ours polaires ?

– Il y a un siècle, peut-être plus, des ours entièrement blancs vivaient en Arctique quand les pôles étaient encore formés de glace. Ils se nourrissaient de poissons qu’ils pêchaient, de petits mammifères marins et d’oiseaux trouvés sur la banquise. Et puis quand il y a eu le Grand changement climatique, que toute la glace a fondu, les ours se sont retrouvés sur la toundra.  La plupart sont morts tout bonnement, ils n’avaient plus de quoi se nourrir correctement et leur pelage épais leur tenait beaucoup trop chaud. Mais les espèces ont des capacités d’adaptation extraordinaires. Quelques ours ont résisté et au fil des générations leur pelage s’est aminci et s’est mis à foncer pour mieux résister au soleil. Et ils ont enrichi leur nourriture par des végétaux, les oiseaux n’étant plus assez nombreux. Aujourd’hui, comme les zèbres, des animaux qui ressemblaient à des chevaux rayés et vivaient en Afrique jusqu’au siècle dernier, ils naissent noirs et peu à peu leur peau se pare de raies blanches, certainement un reste de leur ancienne fourrure, et ils ne mangent plus que des végétaux. Comme l’homme en fait. Lui aussi mangeait des animaux il y a longtemps.

– Berk !

– C’était comme ça avant. Allez zoup au lit,il est l’heure de dormir.  

 

 

 

 

Un ours origami aperçu dans la vitrine d’une boutique Emmaüs, un peu de peinture et le zébrours est né ! Il restait à lui trouver une histoire.

Shopping dans le Marais

Fiston a besoin d’une nouvelle tenue. Après une rude concertation, nous nous décidons pour une virée shopping dans le Marais, Petit chéri devrait y trouver son bonheur.

Fais ta liste de boutiques à visiter et rendez-vous à Hôtel de ville à 10h !

Devant la première boutique de la liste, déception. Elle n’ouvre qu’à 10h30. Nous reviendrons.

A bien y regarder, le quartier est encore en pyjama. Une boutique attire notre attention avec ses lumières et ses beaux costumes en vitrine.

Le vendeur nous demande ce que l’on souhaite. Nous répondons évasivement tout en passant d’étagère en étagère. Il n’y avait rien d’autre d’ouvert dans le quartier, c’est ça ? Je réponds d’un sourire pour saluer son humour matinal. Petit chéri essaie une veste. Vraiment trop guindé. Mais le vendeur déballe tout son argumentaire commercial sur la trame du lainage, l’entoilage, les finitions main, patin-couffin. Je suis la seule boutique ouverte, c’est ça ? réplique-t-il quand il décèle enfin notre ennui. Un peu gênés, nous regardons poliment les pulls avant de regagner la sortie soulagés. A très vite certainement ! lui disons-nous. Si vous ne trouvez rien d’autre, certainement, réplique-t-il.

Pendant ce temps, la première boutique a ouvert ses portes. Petit retour en arrière. Petit chéri essaie des chaussures. Trop grandes et la pointure en dessous n’est pas disponible. Vous ne pourriez pas les commander ou les faire venir d’un autre magasin ? tenté-je. La vendeuse m’explique que dans ce cas, il faut que je les règle immédiatement et que nous aurons cinq jours pour venir les chercher. Et si nous ne les récupérons pas à temps ou si elles ne conviennent pas ? demandè-je. C’est simple, il me faudra venir retirer un avoir dans le mois. Un avoir valable six mois. Pas un remboursement. Nous quittons bredouilles la boutique. C’est dommage dit Petit chéri, elles étaient vraiment jolies ces chaussures.

On va en trouver d’autres, le rassurè-je. Cap sur la deuxième boutique de la liste. Porte close. Nous cherchons du regard les horaires du magasin. Un minuscule panneau posé dans un angle de la vitrine indique une ouverture à 10h30. Je consulte ma montre : 10h50. Mais rien ne bouge derrière les vitrines qui pourrait nous promettre une ouverture imminente. Nous capitulons. C’est dommage, regrette Fiston. J’aime bien ce qu’ils proposent.

La troisième boutique repérée en amont se trouve à deux pas. Petit chéri essaie un costume. Pas mal, mais les manches sont un peu longues. Pas de problème, on peut les retoucher, répond la vendeuse. Mais je préfèrerai un modèle de veste plus court, réplique fiston. On peut raccourcir celle-ci, répond à nouveau la vendeuse. Vous n’auriez pas plutôt un autre modèle ? demandè-je surprise.  Non, on fait des retouches, insiste la vendeuse. Et si on veut un col plus étroit, vous retouchez aussi ? Et sans attendre la réponse, j’entraine fiston vers la sortie.

Après le commerçant qui te culpabilise d’entrer dans sa boutique, celle qui te vendrait n’importe quoi ! Je fulmine.

Chéri qui comprend que la virée shopping est en train de tourner court avise une boutique de chaussures de sport. Toi qui veux des Converses, viens ! dit-il. Le modèle que je convoite n’est pas disponible dans ma pointure. Loin de m’en proposer un autre, le vendeur s’est déjà tourné vers un autre client. Je le rappelle. Dans la gamme Junior, vous avez le même modèle. Vous l’auriez en 38 ? Il va le chercher, c’est parfait pour moi, je rejoins Fiston aux mains d’un autre vendeur. Alors ? Il me faut une demi pointure et ils ne l’ont pas. Plutôt, il me dit qu’il n’y a pas. Mais je sais très bien que Converse fait des demi pointures, peste Petit chéri. C’est tout, y’a pas ? confirmé-je.  Pas moyen d’en savoir plus, je les commanderai sur Internet, dit mon fils désappointé. Je règle mes chaussures et nous quittons la boutique. Pas très commerçants, soupirons-nous.

Une dernière boutique ? proposé-je en avisant un chausseur pour hommes pour tenter de relancer un entrain bien émoussé. Nous regardons quelques modèles pendant que le vendeur encaisse un client. Fiston ne se montre pas particulièrement emballé par les chaussures en rayon mais je tente de négocier – des mocassins peut-être ? – en jetant un oeil vers le vendeur qui, après avoir raccompagné son client jusqu’à la porte, a regagné sa place derrière le comptoir. Il a décidé de ne pas s’occuper de nous ou quoi ? Petit chéri fait la moue. On y va, je lui dis. Et j’ajoute bien fort : Au revoir, monsieur, rien ne nous convient. Le jeune homme relève la tête. Ah, d’accord, au revoir ! Il n’a pas fait le moindre geste vers nous.

Dis moi, Chéri, c’est la journée de la non-vente aujourd’hui ou quoi, j’ai manqué quelque chose aux infos ? Cet endroit est une super école de vente : un condensé d’anti-vente, ils doivent halluciner les touristes américains et leur Customer first.

Mam, t’as le temps de déjeuner ? Je connais un chouette resto à deux pas.

La carte était parfaite, les restaurateurs charmants. Nous avons partagé un sympathique moment, Fiston et moi, avant de reprendre le métro, les bras légers. Une bonne matinée finalement.

Images par Stocksnap et Pexels de Pixabay

Le transporteur et la vieille dame

Ça y est, j’ai la date de mon déménagement !

Mon neveu Thomas est ravi. Un logement plus vaste, avec un jardin, l’attend. Projets d’aménagement, de décoration… en perspective. Et échéance pour moi qui lui ai promis une table pour contribuer à son emménagement.

Projet de livraison

Il me faut dare-dare trouver le moyen de transporter ledit meuble de la région parisienne jusque dans le sud-ouest, à moindre coût puisqu’il s’agit d’une table que j’adore, de famille certes, mais qui ne vaut plus grand-chose sur le marché des antiquités.

Allo, Mam, je vais certainement te faire livrer une table pour Thomas. Il l’embarquera chez lui avec tous les autres meubles que tu lui donnes. Tu es beaucoup plus disponible que lui pour réceptionner la table. Ça va être trop compliqué pour moi, sinon, de trouver un transporteur avec le bon créneau horaire, pour lui comme pour moi…

Bien sûr ma chérie. Thomas a commandé un camion de déménagement le 12 pour emporter d’ici le lit, les chaises et la commode. Il faudrait que la table arrive entretemps. Sinon, pas de problème, bien sûr que je peux m’en occuper.

Mère se montre toujours coopérative. Après quelques clics sur le clavier pour déposer une annonce sur un site de transport entre particuliers, tel un pêcheur à l’affut, j’attends ma prise. J’ai deux semaines devant moi. Large.

Pêche en cours

Le premier poisson se dit prêt à enlever la table à ma convenance mais ne peut pas m’assurer une livraison avant le 15. Si jamais je descends plus tôt, je vous préviens ! ajoute-t-il.

Le poisson suivant est une poissonne. Elle fait le trajet nord-sud demain justement. Je passe chez vous de bonne heure et je serai à Souillac en début d’après-midi, propose-t-elle. Cela me semble parfait jusqu’à ce qu’un doute surgisse dans ma petite tête.  Heu… Vous pensez être capable de descendre la table de la fourgonnette ? Seule je veux dire. La table pèse quelque trente kilos et ma mère est âgée, elle ne pourra pas vous aider.

Impossible pour la jeune femme, fragile du dos. Ce poisson remis à l’eau, il me reste à en attendre un autre.

J’en suis à espérer que le premier repointe ces écailles avec une date avancée quand un autre s’annonce.

Bonjour, je peux venir chercher votre colis en fin d’après-midi et le livrer demain matin à Souillac.

Bonjour, ce serait parfait. Pensez-vous être capable de décharger seul ?

Pas de problème ! répond M. Costaud qui s’appelle Patrick.

Course nocturne

De petit report en petit report, Patrick arrive chez moi à 22h largement dépassées. Il a préféré s’octroyer une large sieste avant de rouler toute la nuit.

À partir de quelle heure, puis-je passer chez votre mère ?

Je comprends qu’il pourrait y arriver dans la nuit mais qu’il va devoir attendre que Mère se lève.

Je le rassure. Lui dis que je vais prévenir ma mère pour qu’elle laisse le portail ouvert et qu’il pourra ainsi déposer la table devant la porte sans se soucier de l’heure. Cette perspective qui lui ôte toute contrainte horaire semble l’enchanter.

Dès les portes du fourgon refermées, j’appelle ma mère.

– Laisse bien le portail ouvert, dors sur tes deux oreilles et quand tu te lèveras, tu trouveras une table devant ta porte, bien emballée, comme si le père Noël était passé dans la nuit.

-J’ai tout compris, répond ma mère. Si je le vois, je lui offrirai du café.

-Tu ne le verras certainement pas, il va arriver dans la nuit. Dors, c’est tout ce que tu as à faire.

-D’accord. Je ne m’occupe de rien alors.

-C’est ça.

Quelques minutes après, mon téléphone vibre dans ma poche. C’est Patrick. Vous croyez vraiment que je peux débarquer comme ça en pleine nuit dans le jardin de votre mère ? À la campagne les gens surveillent. Les voisins ne vont pas me tirer dessus en voyant un noir descendre d’une camionnette ? demande-t-il inquiet.

Je le rassure, l’entrée de la maison est invisible depuis les autres habitations et les voisins ne sont pas armés à ma connaissance. Ne vous préoccupez pas de l’heure, procédez comme ça vous arrange. Bonne route !

Et tandis que Patrick a les yeux fixés sur la route, les miens se ferment.

Livré

Le lendemain, je pense attendre dix heures pour appeler ma mère et prendre des nouvelles de la livraison, lui donnant le temps d’émerger tranquillement. Mais elle me devance.

Bonjour maman, il n’est même pas huit heures, qu’est-ce que tu fais debout à cette heure matinale ?

Elle rit. Me raconte sa matinée comme une môme enivrée d’aventures.

Vers six heures du matin, elle qui n’entendrait pas un A380 s’écraser dans le jardin, perçoit le bruit d’un orage. S’inquiète pour la table.

– Je t’avais dit qu’elle était bien emballée et tu n’as quand même pas envisagé de la déplacer toi-même sous la pluie, si ?

– J’ai voulu voir, c’est tout.

– Je t’avais dit de dormir.

– Y’avait des éclairs partout dans le ciel, un vrai feu d’artifice, et il pleuvait à verse.

Mais le père Noël n’était pas passé. Elle entreprit alors d’ouvrir la porte du garage pour que le meuble puisse être déposé au sec.

– Mam, tu as dépassé l’âge de sortir la nuit, non ? Sous la pluie en plus. Et de tenter d’ouvrir une porte lourde et rouillée. Je t’avais dit de ne t’inquiéter de rien et de rester au lit.

– Je n’ai pas pu ouvrir la porte en entier et je me suis un peu trempée. Mais c’est pas grave.

– Tu es allée te recoucher j’espère.

– Pas tout de suite. Et quand je suis ressortie un peu plus tard, la camionnette se trouvait devant le garage. Ton gars est intelligent, il a compris qu’il fallait déposer le meuble au sec. Il allait refermer la portière mais il m’a vue. Je lui ai offert le café et on a papoté un peu. Pas longtemps, il était pressé, c’est surtout lui qui a parlé. Il m’a raconté qu’il a acheté une maison à Saint-Gaudens qu’il retape, qu’il fait les allers-retours tous les quinze jours, qu’il espère bien s’y installer définitivement un jour, qu’il doit passer prendre un copain à Toulouse qui va l’aider, qu’il vient de perdre sa grand-mère de 100 ans et demi qu’il adorait,  que si j’ai besoin de transporter quoi que ce soit vers chez toi, il repassera bien volontiers…

– Je vois en effet que vous n’avez pas parlé beaucoup. Surtout que tu n’avais pas encore, à cette heure-là, mis tes audioprothèses. Il a dû t’en raconter des trucs le mec, pour que tu captes tout ça !

– Il avait envie de parler un peu après toute cette route. Mais moi je ne lui ai pas raconté grand-chose.

– J’imagine. Tu trouves ça raisonnable de faire entrer chez toi un homme que tu ne connais pas ?

– C’est toi qui me l’as envoyé. C’est pas un étranger.

– On est de vieux potes, j’oubliais. J’ai appris son existence hier et je l’ai vu dix minutes en tout et pour tout, c’est dire !

– Tu as ses coordonnées, tu le connais. Il est intelligent, il a compris pour le garage, et très sympathique. Je lui rappelle sa grand-mère, il m’a dit. Et puis bel homme avec ça. Et costaud.

–  Sourde mais pas aveugle, dis moi. Tu t’es levée à six heures du mat, tu t’es trempée, mais tu es ravie de ton début de journée.

– Il m’a distrait.

– Alors je m’incline. Merci Mam en tout cas, je te rappelle ce soir.

Paroles et paroles

À peine ai-je raccroché d’avec ma mère qu’un Sms s’annonce.

Bonjour Sabine, je viens de déposer la table chez votre mère. Dans le garage qu’elle m’avait ouvert. Un peu plus tard que prévu mais j’ai préféré m’arrêter en route pour dormir deux heures. Votre mère est charmante, elle me rappelle ma grand-mère que je viens de perdre. Elle avait envie de parler un peu, la solitude lui pèse mais elle est très satisfaite de ses filles qui s’occupent bien d’elles. J’ai hésité à accepter son café et ses biscuits mais une pause était la bienvenue et je suis parfaitement dans les temps pour retrouver un ami à Toulouse d’ici 9h30. Je vous souhaite de vous rétablir très vite, à votre sœur de réussir son examen, à votre fils aîné de trouver très vite un job et au cadet j’adresse mes félicitations pour ses brillantes études. Et enfin, bon emménagement à votre neveu dans sa nouvelle maison. Je connais un peu le coin, il va s’y plaire. N’hésitez pas à me solliciter à nouveau si vous avez autre chose à transporter. Bonne journée. Patrick.

Chéri, ma mère n’a rien dit sur toi à son nouvel ami. Tu devrais être vexé, lancé-je à mon mari qui sort tout juste de la douche.

Bonjour Patrick, merci pour votre gentillesse, votre prévenance et votre efficacité. Ma mère a beaucoup apprécié votre compagnie matinale. Votre présence a ensoleillé sa journée. Vous savez maintenant qu’à Souillac c’est un petit-déj qui attend les voyageurs et non pas un fusil. Encore merci pour ce transport. Notre table se réjouit de commencer une nouvelle vie grâce à vous. Bonne route jusqu’à Toulouse et au-delà, et profitez bien de votre séjour occitan. Sabine

Rires

En fin de journée, je rappelle ma mère. Alors, tu as passé une bonne journée ? J’espère que tu as fait la sieste.

Mère raconte que, profitant d’une belle éclaircie, elle est allée se promener en début d’après-midi plutôt que de se reposer, qu’elle a rencontré une voisine devant l’église. Qui n’a pas entendu la camionnette ce matin.

– Comment veux-tu qu’elle l’ait entendue ? Elle dort côté opposé, elle est sourdingue et shootée aux calmants. Tu es une vraie môme, tu voulais lui parler de l’apollon pour lequel tu t’es levée à l’aube, c’est ça hein ?

Mère se met à rire.

– Beau garçon et intelligent.

– Tu oublies : et très sympathique. Il m’a envoyé un sms, visiblement le plaisir a été partagé. Alors je lui ai proposé de s’arrêter prendre un café les fois où il a envie de faire une pause. J’ai bien insisté en lui disant que surtout il n’hésite pas, que tu serais ravie de l’accueillir peu importe l’heure.

– Pourquoi pas ? Je lui rappelle sa grand-mère.

– Je ne plaisante pas, Maman, il pourrait bien s’arrêter. Mais la prochaine fois où tu me dis que tu ne veux pas d’inconnu chez toi pour quelques travaux d’entretien, je ne t’écouterai pas, parce que tu pourrais bien tomber sur un plombier canon qui te demandera de l’adopter. Voire de l’épouser. Le sexappeal des nonagénaires, ça ne se sait pas, mais ça fait des ravages tu sais.

Ma mère rit de plus belle. D’un rire de gamine.

images : Pixabay

mascara

Métroquillage

La rame de métro n’est pas bondée, c’est une chance, je vais voyager assise. Confort appréciable durant la grosse vingtaine de stations qui m’attend. Je vais pouvoir terminer mon bouquin.

Je m’installe sur un siège, contre la fenêtre, après avoir bousculé bien malgré moi deux jeunes qui discutent en obstruant l’allée. Excusez-moi ! leur ai-je dit en me faufilant entre eux sans qu’ils mouftent le moins du monde. Ni regard ni « c’est pas grave » ou je ne sais quoi d’autre. Rien. Même pas sûr qu’ils m’aient remarquée. La solitude habituelle de la foule, même si la foule ce matin-là n’est pas dense.

La femme

À peine ai-je sorti un bouquin de mon sac à dos et lu une dizaine de lignes, qu’une femme se glisse sur le siège face à moi. Je reprends ma lecture sans être encore assez absorbée par le récit pour ignorer qu’elle se mire dans un miroir de poche et sort une trousse dodue de son sac. Une métroquilleuse ! C’est ainsi que j’appelle ces femmes qui n’hésitent pas à se maquiller dans le métro, sans se soucier le moins du monde de leur entourage. Des manières qui m’ont toujours paru bizarres, presque indécentes mais je ne suis qu’une vieille rombière.

Parer son visage, c’est choisir de montrer un soi plus engageant. Comme s’habiller avec soin. Ainsi donc elles parient sur le fait que, de leur domicile jusqu’à leur installation dans le métro, elles ne rencontreront personne à qui elles aient envie de faire bonne figure. Un peu comme moi le samedi matin quand je vais acheter le pain pour le petit-déjeuner en cachant ma chemise de nuit sous un trench. En même temps, j’ai moins de cinquante mètres à parcourir, mon trench est bien enveloppant et ma tête au réveil est la même que celle de toujours. Ni mieux ni pire.

La métroquilleuse

Mais revenons aux métroquilleuses. En poussant un peu le raisonnement, voire le bouchon, on pourrait se demander pourquoi elles ne finiraient pas de s’habiller dans le métro, tant qu’à faire, tant qu’à ne croiser personne de connu d’elles. Ni leur patron.ne, ni leur belle mère, ni Brad Pitt. Paris est un village dit-on et ce n’est certainement pas dans un village que quelqu’un, ô le ou la malotru.e, oserait se prêter à pareil spectacle.

Un coup de rouge à lèvres, passe encore. Mais parfois, c’est ravalement de façade !

C’est ce qui m’attend, j’en ai bien l’impression. En effet, la femme ouvre un boîtier et applique sur son visage du fond de teint avec une petite éponge. Faut pas l’humidifier au préalable, l’éponge ? Elle a dû prévoir. Elle range le boîtier et sort un pot. Dans lequel elle trempe un gros pinceau et en tapote son visage. Rien qu’à la vue de cette poudre qui volette, j’ai le nez qui picotte. Si c’était autorisé, je me lèverai bien pour ouvrir la fenêtre.

Une trousse bedonnante

Un jeune homme s’assoit à côté d’elle, après avoir froncé les sourcils à la vue de la trousse ouverte sur les genoux de sa voisine. Une trousse trop garnie qui me fait penser à un poulet farci qui attend d’être cousu et mis à cuire.  La femme observe soigneusement le résultat dans son petit miroir. Tourne la tête, approche le réflecteur. Diantre, un point noir ? Je ne vois pas comment ce serait possible sous pareil crépi.

La métroquilleuse retire maintenant un autre boîtier de sa trousse. Petit et rond. Mais bien sûr, du blush ! ! Un petit pinceau, un coup sur la pommette de droite, un sur la pommette de gauche, un coup d’œil dans le miroir. J’ai bien envie de lui dire qu’elle y est allée un peu fort, que franchement elle était mieux au naturel, mais je suis censée lire.

Son reflet d’ailleurs ne doit pas la satisfaire, car elle ajoute quelques touches de terracotta sur le front et le menton. On aborde le pointillisme, là.

Je pense à la Joconde, non pas que cette femme me la rappelle vous vous en doutez, plutôt par le biais de l’art. Si notre cher Leonardo l’avait peinte au vu et au su de tous les visiteurs du Louvre, aurait-elle son aura, son mystère d’aujourd’hui ?

L’ouvrière

Arrive le tour de l’ombre à paupière. Je devais m’y attendre mais là où je redoutais du bleu ou du vert pailleté, elle a le bon goût, si l’on peut dire, d’appliquer du prune. Disons que c’est moins pire. Sous les trémoussements du train, le minuscule pinceau a fait quelques dégâts que Dame Ripolin s’attache à gommer en lissant ses paupières du bout de son index. Exercice plutôt réussi je dois reconnaitre, même si un œil parait un plus grand que l’autre. C’était peut-être le cas avant sans que je le remarque.

Et puis vient le mascara, l’indispensable, juste au moment où le voisin de siège lui envoie le bout de son écharpe en pleine façade en se levant. Elle lui lance un regard agacé. Non mais ! Heureusement la peinture était sèche et le mascara encore dans son étui.

Je me rappelle ce voyage en train où l’une de mes co-voyageuses avait passé une partie du voyage à se manucurer les ongles. Du moins je le suppose. D’abord mes dents avaient grincé sous les coups de lime. Longs et appliqués. Puis une odeur, celle de l’acétone, qui prend les poumons. Et enfin celle du vernis. Acre et persistante. Combien de couches ? Je n’en avais rien su mais assez pour que le wagon soit contaminé pour de bon. La gêne est farceuse, elle ne choisit pas toujours le bon côté.

Appliquer du mascara dans un train en marche, bon courage ma cocotte, je me dis. C’est un truc à bavures. Je m’en bidonne d’avance de tes yeux de panda ! Mais c’était sans compter sur les heures de pratique de la Belle. Même dans un tank en manœuvre elle y serait parvenue. L’œil écarquillé, un petit coup de brosse en haut, un petit coup en bas. Net et… sans bavure.

Durant quelques secondes, elle ne cille pas. Le temps de ranger son tube, le temps que ses cils sèchent. Finalement elle aura réussi son coup. Je ne la trouve pas très jolie. Le maquillage trop appuyé, les vêtements quelconques. La sophistication est un art subtil. Je replonge le nez dans mon bouquin. À cause de son tintouin, je n’aurai rien lu.

Le comble

Mais voilà qu’elle saisit dans sa trousse un tube élancé. Un gloss ?

Non. Un eye-liner. Je n’en crois pas mes yeux qui, eux, sont à poil. Elle va quand même pas s’en mettre ? Pour le coup, ce serait jouer à la roulette russe avec cinq balles dans le barillet.

Et si.

Le bouchon de l’eye-liner sur les genoux, le miroir dans une main, le pinceau dans l’autre, délicatement saisi du bout des doigts. Un œil fermé. Le pinceau s’approche du coin interne. Recule. S’y pose à nouveau. Recule. Je me demande jusqu’à quel point elle va le rater son trait. Comment elle va s’y prendre pour effacer son massacre.

Le métro tressaute. Dame Ripolin, le coude levé, attend.

Puis, à peine la rame stabilisée dans la station, elle pose l’extrémité du pinceau au coin de l’œil, sans hésitation, pile dans le mille, comme une infirmière aguerrie la pointe de son aiguille. Et tire le pinceau sur tout le bord de l’œil laissant derrière lui une belle trace noire, fine et régulière.

Le trait tout juste terminé, le métro repart. Elle ouvre délicatement son œil et observe son travail dans le petit miroir

Quand le métro freine, je la sens prête à recommencer. En effet, elle ajuste son miroir, lève le coude, ferme l’autre œil. Je jette un regard au monsieur bedonnant qui vient de prendre place à côté d’elle. Un mouvement de sa part ruinerait l’affaire. Mais elle ne semble pas s’en soucier.

Le train se stabilise, elle dégaine son trait, à reculons, sur l’autre paupière. Avec une même assurance et un résultat tout aussi satisfaisant. Même dans la quiétude de ma salle de bain avec miroir fixe et tablette à portée, je n’atteindrais pas le quart de son résultat. Je suis bluffée.

Chapeau bas, Madame.

L’art de faire et de plaire

D’ailleurs la désormais métroquillée se mire attentivement puis remise son rimmel dans la trousse, l’air satisfait. Sors un tube de rouge, l’applique sur ses lèvres en deux mouvements. Le B.A.BA de l’ouvrière qu’elle est. Montre ses dents au miroir. Et range la trousse dans son sac, avant de tourner son visage vers la fenêtre pour regarder le mur défiler derrière.

Le ravalement est bel et bien terminé. Elle peut envoyer la facture.

Plus que deux stations avant que je descende. Il est trop tard pour lire. Je range mon roman dans mon sac à dos et regarde machinalement les voyageurs assis de l’autre côté de l’allée. Parmi eux, une femme à laquelle je ne saurais donner d’âge, musulmane certainement, robe grise longue et foulard ajusté. Pas un cheveu ne dépasse. Elle pourrait n’être qu’une forme triste et terne si ses yeux d’un noir insondable, magnifiquement brunis, ces cils courbés et son teint parfait n’appelaient les regards. Magnifiquement maquillée. Paradoxale. Équivoque. Troublante. Qui veut-elle séduire, cette métrokilleuse ?

Images  Pixabay (Karolina Grabowska, Dennis Von Dutch et Bruno /Germany)

ciel gris

Oh Barbara

Tu as tout pour toi, ma chérie ! Il n’arrêtait pas de me le répéter mon père. Pas comme moi, il ajoutait. Tu as la chance, toi, de pouvoir faire des études. Alors, vas-y, aie de l’ambition. Je comprenais, Papa, que cette ambition tu aurais aimé qu’elle fut la tienne, mais qu’avec ton CAP tu avais été condamné à rester ouvrier.

Gavage indolore

HEC, un MBA, j’ai tout avalé, sans rechigner. En me glissant, sans heurts, sans vagues, transparente, parmi mes condisciples qui ne pouvaient même pas imaginer un quart d’instant que je n’avais jamais pris l’avion et que mes parents ne possédaient pas de maison de campagne. Ne possédaient pas de maison tout court et cédaient à l’angoisse, malgré l’habitude, quand la fin du mois se profilait, et les traites qui vont avec. J’ai bossé comme deux, me suis nourrie de pâtes premier prix et de soupes lyophilisées, au milieu de tous ces nantis, parce qu’avec une bourse scolaire, on n’est pas Crésus. Mais je ne ressentais rien, aucune douleur, seule la sensation de frôler les étoiles qui me portait au firmament de l’ambition.

Jamais placée dans les tout premiers de la promo, mais bien classée. Toujours. J’ai obtenu des stages prestigieux. Rencontré des mentors, des intellectuels, fait mes premiers pas dans les restaurants des beaux quartiers. Me suis appliquée comme Pretty Woman à apprendre les codes d’un luxe que je pensais pour certains. Pour les autres.

A l’aune du nombre de zéros 

Après les stages, des propositions d’embauche pour des postes à responsabilités, comme on dit, dans des banques, des cabinets d’expertise et d’audit. Je faisais la fine bouche. Faisais monter les enchères. Des zéros, des stock-options, vols en first, chambres 5*. Et toujours des oui. Personne pour m’arrêter. Surtout pas mon père. Ma mère doutait. Si ça te rend heureuse, elle disait.

Travailler. Travailler toujours plus. Terminer à pas d’heure. Rentrer en taxi. Et puis déménager, pour ne pas perdre une minute, dans un appartement à une encablure,  au cœur du quartier d’affaires. Béton, vitres et métal. Glacial en hiver, brûlant en été. Un seul arbre à deux cents mètres à la ronde, maladif, écrasé par la hauteur des tours, se demandant ce qu’il fiche là, qu’elle mauvaise carte du destin il a tirée pour se trouver dans une telle disgrâce.

Dans mon dé à coudre hors de prix, je passais. Dormais quatre ou cinq heures et repartais au boulot la fleur au fusil. Quelle connerie la guerre, celle du business autant que toutes, mais je ne le savais pas encore. Les journées vélo-métro-boulot de me débuts virèrent insidieusement au taxi-avion-boulot en working girl que j’étais devenue, anesthésiée par les euros, obnubilée par cette réussite qui se mesure au nombre de chiffres alignés sur son bulletin de salaire.

Une armée des ombres

Parfois un homme m’accompagnait jusqu’à mon lit. Surtout le vendredi soir, quand l’esprit et le corps se relâchent. Après quelques bières, un joint parfois. Il revenait le vendredi suivant et encore quelques vendredis. Et un autre prenait sa place. Aucun ne s’est éternisé. Je n’avais rien d’autre à leur offrir que l’image d’eux-mêmes, épuisés par une course à l’ambition. Nous étions des soldats programmés pour le business, tous pareils, dans nos uniformes. Que sont-ils devenus maintenant, ces amants de quelques semaines, sont-ils morts disparus ou bien encore vivants ?

Ma mère s’inquiétait, sans ne rien montrer d’autre qu’une fierté portée en étendard. La réussite de sa fille. Tu as un copain ? Tu ne comptes pas te marier et avoir des enfants ? La vie passe, tu sais, et n’attend personne. Je travaille, Maman, je n’ai pas de temps pour ça. Des copains, j’en ai, ne t’en fais pas. Ma vie, elle est comme ça et elle me convient. Pour clore le sujet, je lui offrais un sac de marque, une paire d’escarpins en cuir, un carré Hermès… qu’elle rangeait soigneusement au fond de son armoire parce qu’ils étaient trop beaux pour elle.

D’avions en taxis, de tableaux Excel en PowerPoint, je suis devenue experte en organisation. Gourou du logigramme, chantre du diagnostic, prêtresse des préconisations. Appelée au chevet des entreprises, comme on dit. Experte en réorganisations plutôt. Pas de quartier. Il fallait trancher. Mutiler pour sauver. À y perdre des âmes, et la mienne en premier, peu importait.

L’inconnue  

Et puis, un jour, je l’ai croisée, cette inconnue dans l’ascenseur, Elle souriait, Et moi je lui ai souri de mêmeToi que je ne connaissais pas, toi qui ne me connaissais pas. Même le Diable sait sourire.

Cinq minutes plus tard, je me trouvais dans le bureau du Directeur général, attendant la DRH qui ne devait pas tarder. Et c’est elle qui est arrivée, les lèvres serrées, le regard inquiet. On va éviter un PSE, j’espère, elle a dit, la voix blanche. Chevrotante.

Le DG a ouvert un dossier. Un organigramme. Des noms. Des visages imaginés. Ma mission s’est dessinée, laissant la DRH désarmée. Des têtes à sacrifier sur l’autel de la Sauvegarde de l’Emploi, le Plan on n’allait pas y couper. Couper, rayer, enlever, aérer. Des strates, des directions, des services. Restrictions en tous genres, rationnement annoncé. Ersatz sans goût ni odeur. Et pour ne rien sauver du tout, parce qu’il n’y avait rien d’autre à sauver que des bénéfices toujours croissants et des dividendes gonflés. La routine en sorte. Ma routine d’une journée au front. Mais ce n’était plus pareil, tout était abîmé. La réalité, tel un éclat d’obus, m’avait atteinte en pleine face. Parce que ce devait être le bon moment, parce qu’un sourire m’avait rendue humaine. Enfin.

J’ai plongé mes yeux de commandant de troupes dans ceux de la DRH, combattante aussi désarmée qu’involontaire. Il pleuvait sans cesse sur nous ce jour-là. Un gouffre de tristesse qu’un éclair de colère vint zébrer. Contre son supérieur, contre le système, contre moi. Mais je n’étais plus celle-là. Refusant de couper des têtes, j’ai proposé une réorganisation. À chacun sa place, à chacun une place. Où sont les économies ? a demandé le DG. Je l’ai regardé, fixé plutôt. Avec un visage heureux, avec le visage de celui qui dépose son arme et affirme qu’il est prêt à mourir pour ne pas trahir. Dans l’augmentation de la productivité, cela va sans dire. Elles seront là les économies.

Ce n’est pas ce que le Conseil d’administration vous demande, il a répondu. Mais c’est que je vous propose, c’est ma seule et unique proposition à vrai dire, j’ai rétorqué. Une piste intéressante, a ajouté la DRH.

Touché, coulée

Il a froncé les yeux comme touché par un projectile en plein front. Avant de me demander de sortir de son bureau. Derrière la vitre, depuis le couloir, je l’ai vu tancer la DRH puis décrocher son téléphone. Mon boss à l’autre bout de la ligne certainement. Sous une pluie de fer, de feu d’acier de sang, il m’a virée. Pas faite pour le job, il a dit. Il n’avait pas tort. Plus faite pour le job.

J’ai quarante-deux ans, plus de travail, ni amant ni mari, pas d’enfant. Plus d’envies. Personne vers qui courir, personne à serrer dans mes bras. Des regrets, des remords et un vide abyssal. Rien d’autre que des euros à la banque, des affaires de luxe dans le dressing et cet appartement vide et froid. Il pleut sans cesse depuis ce jour-là. Et ma vie n’est plus qu’une pluie de deuil.

Barbara, rappelle-toi de ta vie d’avant, me dit mon père. Tu as tout pour toi. Fais un effort et tu vas redevenir celle que tu étais. Ne m’en veux pas si je te rudoie, c’est pour ton bien, il insiste. Je suis fatiguée, Papa. Pas autant que toi, c’est certain, après quarante ans d’usine. Mais tellement fatiguée. Terriblement désenchantée par cette guerre d’aujourd’hui.

Barbara, s’inquiète ma mère, tu n’as vraiment pas bonne mine. Es-tu certaine de ne pas être malade, tu as fait des examens pour vérifier ? Je n’ai rien, Maman, je t’assure. Je souffre de mes rêves morts, de mes rêves partis pourrir au loin, au loin très loin de moi, dont il ne reste rien.

Rêves et projets en surface

Les mois ont passé. Pilules et toubibs. La guerre des nerfs a cessé, les bombardements d’injonctions se sont tus, les tirs d’heures à n’en plus finir ne résonnent plus. Du sommeil, du soleil, le grand air, du vent et des oiseaux, mon corps s’est réveillé. Après avoir dit stop, il a dit Et tes rêves, Barbara ?, la vie reprend.

Je veux marcher, souriante, épanouie, ravie. Sous la pluie et le soleil. Ruisselante d’envies et de projets. Il est temps, Barbara, de reconstruire ta vie.

Mon téléphone a sonné. J’ai eu du mal pour vous retrouver ! C’est la DRH qui m’appelle, elle a démissionné après que je me suis fait virer. Mon attitude lui en a donné la force. Elle veut me remercier, me dire qu’elle a besoin de personnes comme moi, humaines avant tout, engagées pour le meilleur et non le pire, dans l’entreprise où elle travaille désormais. Et si nous prenions un verre ensemble, et si on se disait tu même si on ne s’est vues qu’une seule fois ?

Photos : Pixabay

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