Pactum salis

Rompant avec l’habitude de vous proposer mensuellement une courte histoire de mon cru, c’est un texte d’écrivain que je vous partage ce mois-ci. A décourir ou re-découvrir.

Il est extrait de Pactum salis (2019), le deuxième roman d’Olivier Bourdeaut (après le virevoltant En attendant Bojangles qui l’a rendu célèbre).

Quelques mots de contexte : Un matin, un paludier, ex-parisien tourmenté, trouve une Porsche, garée sur son exploitation, et son conducteur allongé sur un tas de sel qu’il a souillé de son urine. Les deux trentenaires, dénommés respectivement Jean et Michel,  en viennent aux mains et aux insultes puis, voulant se faire pardonner, l’indélicat (un agent immobilier fortuné) invite le professionnel du sel à un dîner.

J’adore cette passe d’armes entre les deux belliqueux, où les jeux de mots, l’ironie et l’humour pétillent comme des bulles de champagne. Cocktail signature de l’auteur.

Bonne lecture ! (que vous aimiez ou détestiez cette formule, dites le moi en commentaire)

Extrait de Pactum salis d'Olivier Bourdeaut

Les effets cumulés du soleil sur sa peau et de l’acidité du vin blanc sur son cerveau avaient produit une manière de transe qui alimentait des souvenirs bégayants et un regard flottant. Ses yeux se fixèrent, derrière la baie vitrée, sur une silhouette élégante qui paraissait marcher dans sa direction en slalomant entre les tables. Il quitta définitivement ses songes lorsque Michel fit son entrée sur la terrasse. Il semblait habillé pour une soirée cannoise : pantalon en lin beige, pull col en V bleu marine à même la peau, et mocassins probablement en peau de chevreau ou d’une autre adorable bestiole communément dépiautée pour des pieds nus et précieux. Son commensal était vêtu avec soin, parfumé d’une fragrance presque féminine. Lui s’était contenté, au sortir des marais, d’enfiler un polo Lacoste vert délavé, un jean élimé et déchiré et des espadrilles rigidifiées par le sel et la sueur des pieds. En se levant pour l’accueillir, il fut pris d’un doute. Le raffinement de Michel ajouté à son insistance pour l’inviter au restaurant lui inspira soudain une conclusion suspecte.

— Vous ne faites pas profession d’homosexualité quand même ? Parce que je préfère vous le dire tout de suite, je n’ai pas l’intention d’enjamber la barricade…

— Non, non, absolument pas ! Je confesse une coquetterie de métrosexuel mais rien de plus ! Et vous, vous n’êtes pas une sorte de clochard quand même ? Parce que je préfère vous le dire tout de suite je ne fais pas dans la charité ! répondit Michel en s’esclaffant et en jetant ses clefs de voiture sur la table.

— Vous avez acheté une Audi ?

Jean tripotait le porte-clefs, ravi d’avoir trouvé une amorce de conversation, et même parfaitement prêt, à ce moment-là, à parler de voitures pendant tout le dîner.

— Non, c’est un 4 x 4 Mercedes que je viens de louer en attendant que ma Pursche soit réparée, ça me semble plus approprié pour mes expéditions nocturnes. Dites-moi, vous en connaissez un rayon en voitures, c’est peut-être un des logos les plus connus au monde… C’est une passion depuis longtemps ? demanda Michel intrigué par tant d’ignorance.

— Tout à fait, je suis d’ailleurs l’unique propriétaire d’un spécimen dont l’isolation est faite à partir de mousse végétale. peut-être aurai-je la chance, l’automne prochain, de pouvoir recueillir quelques cèpes et une poignée de pleurotes sur la banquette arrière. je l’arrose régulièrement dans cet objectif-là, je doute que votre Porsche puisse en faire autant.

— C’est vrai, le seul champignon qui s’y trouve a des effets magiques lorsqu’on appuie dessus. Un champignon hallucinogène en quelque sorte. En parlant d’hallucinations, que diriez-vous d’une bouteille de vin blanc bien frais ? Vous me semblez un peu éteint par votre journée de travail.

— Pour le moment je suis plutôt fatigué par l’exercice du muscadet en solitaire. Ca épuise ces courses-là, on se parle à soi-même, on avance sans repère, c’est le meilleur moyen de se noyer. Je vais prendre un verre d’eau pour préparer la prochaine étape. Et sinon, que faites-vous dans la région ? Enfin, je veux dire quand vous ne pissez pas partout et que vous ne vous perdez pas en parcours du combattant dans les marais salants ?

— J’invite des ivrognes autochtones au restaurant pour découvrir le folklore local…

— Détrompez-vous, je ne suis pas d’ici. Vous ne trouverez, hélas, aucun de mes aïeux au cimetière du coin, je ne connais que le premier couplet de Le loup, le renard et la belette et vous ne trouverez sur les murs de chez moi aucune photo de ma grand-mère avec une coiffe bretonne… C’est bien triste d’ailleurs, ça l’aurait rendue plus drôle… Je viens de Paris, précisément de Barbès où les coutumes et les costumes sont bien différents… plus exotiques.

— Ah, je viens de m’installer à Paris, nous nous croisons ! C’est marrant ça…

— Vous savez, ce genre de chassé-croisé d’anonymes se produit plusieurs fois par jour sur l’autoroute… Et que comptez-vous faire à Paris ?

— Comme vous vous en doutez, j’ai commencé par aller uriner sur toutes les jambes de la tour Eiffel, puis j’ai acheté un appartement, enfin plusieurs petits que je fais unifier en un grand… Je suis dans l’immobilier, c’est mon métier.

Michel s’aperçut, surpris, que c’était la première fois qu’il annonçait sa fonction avec un ton si modeste.

— Ah bien, très bien ! Vendre du sel ou de le pierre, ça revient quasiment au même, c’est du commerce de matières premières, seule la puissance de la voiture change…

— Oui et la qualité et l’odeur des vêtements aussi…

— Vous trouvez que je sens mauvais ? s’exclama Jean qui pencha son nez vers son aisselle. Ah oui, c’est vrai, excusez-moi, je n’ai jamais réussi à faire fonctionner mon lave-linge et comme je n’ai pas de laverie automatique dans mon patelin… Enfin bon, les oiseaux n’ont pas le même odorat que nous.

— Vous ne fréquentez que des oiseaux ?

— Quasiment oui, c’est la deuxième fois que je viens au restaurant en un an. La dernière fois j’étais avec une fille, c’était à la fin de l’été passé… Je me demande si je sentais aussi fort ? Enfin ça n’avait pas l’air de la déranger, il faut dire qu’elle était plutôt du genre naturel : buisson dans la culotte et nid d’oiseau sur la tête, une vraie cible pour les chasseurs. Elle avait même une panthère tatouée sur le bas du dos, juste au-dessus de son cul… murmura Jean songeur.

— C’est pour cette fille que vous êtes venu vous enterrer ici ?

— Ah non, je vous en prie ! Je ne me suis pas enterré ici, je suis venu ressusciter ici. C’est Paris qui commençait à m’ensevelir, toute cette grisaille du ciel aux trottoirs en passant par les visages, ces immeubles caveaux, ces rues sales, ces zombies pressés, ce temps de Toussaint huit mois de l’année. Paris serait un cimetière à ciel ouvert si seulement les gens s’y promenaient avec un bouquet de fleurs à la main. Hélas ce n’est même pas le cas. A la place des fleurs, les téléphones prolongent naturellement le bras des Parisiens et l’obtention d’un strapontin dans le métro est une des seules satisfactions de leur quotidien.

— C’est très romantique, mais reconnaissez qu’on ne peut pas faire grand-chose avec un bouquet de fleurs.

— Bien au contraire, avec un bouquet de fleurs vous pouvez : décorer, vous excuser, compatir, remercier, séduire et pourquoi pas faire l’amour, c’est déjà beaucoup.

— Oui, c’est vrai, c’est beaucoup mais pas suffisant. Avec mon téléphone, je peux calculer les prix au mètre carré, les comparer à ceux du quartier, recevoir des photos des appartements que je veux acheter, envoyer des courriels à mes clients, en recevoir de mes notaires, organiser mon agenda…

— Et que faites-vous quand vous n’avez plus de batterie ou lorsque vous ne captez aucun réseau ?

— Plus grand-chose en vérité ! Mais je le recharge dans ma voiture et puis il y a du réseau partout maintenant, à part peut-être dans vos marais salants…

— Si, si, ça capte bien quand on monte sur le talus… Moi, quand je n’ai plus de réseaux ni de batterie, eh bien je m’en moque, je continue ma vie.

— Enfin bon, si vous ne fréquentez que des oiseaux, je comprends mieux. Tout le monde n’a pas cette chance.

— Lancez-vous dans le commerce de nids haut de gamme, vous seriez un précurseur !

— Bonne idée ! Pourquoi ne pas créer une nouvelle niche fiscale immobilière, ça pourrait répondre à une demande écolo. Mais comment se feraient les transactions ? En graines ?

— Je me paye bien des cacahuètes !

— Oui mais voilà, je n’ai aucune envie de rouler dans une champignonnière avec un moteur de brindilles et des jantes en lichen. Je tiens à un certain standing, je suis tristement matérialiste. Vous ne voulez pas commander ?

— Un plateau de fruits de mer à partager avec un miséreux, ça vous convient ?

— Parfait, je vous laisse les crabes, je n’ai jamais su dépiauter ces bestioles-là. Je n’ai pas la patience, je penche toujours vers le plaisir immédiat.

— En parlant de plaisir, commandons une autre bouteille de muscadet, vous êtes un peu à la traîne dans la régate. On s’éloigne vous et moi, vous n’êtes plus qu’un point à l’horizon pour mes yeux brumeux.

— Si vous vous nourrissez de sel, vous partez avec de sérieux besoins. J’ai goûté l’eau de votre source et ma langue s’en souvient encore. Dites-moi, vous ne voulez pas que nous passions au tutoiement ? On commence à avoir un passé, tous les deux…

— Serions-nous devenus en vingt minutes deux vieilles copines qui prennent le thé ? Le temps passe si vite ! Allez-vous me proposer une soirée pyjama ?

— Vous avez raison, on ne tutoie pas quelqu’un qui a failli vous laisser crever dans la vase.

— Oui, voilà. Et on ne tutoie pas quelqu’un qui salope votre travail. D’ailleurs je ne vous ai pas seulement laissé vous enfoncer dans la vase, j’ai failli vous décapiter aussi.

— Ah oui ? Quand je dormais ? Et qu’est-ce qui vous a retenu ?

— Mes marais ! Je ne peux pas me permettre d’aller en prison en plein milieu de la saison. Je ne voulais pas anéantir des années d’effort sur un coup de pelle, contrairement à vous, je penche plutôt vers la satisfaction à long terme.

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Vous avez aimé ce dialogue ? Je ne peux que vous recommander la lecture de roman et autres d’Olivier Bourdeaut.

 

Bleus à l’âme

Que le dernier opus de la série C’est la vie entre en scène ! Des histoires de bleus à l’âme est disponible.

Une cinquantaine de pages où il est question d’émotions, de nostalgie, de souvenirs. Parmi les 9 nouvelles, vous retrouverez Les vieux fusils qui vous avez tant amusés.

Pour découvrir, redécouvrir, vous procurer  la série, c’est ici.

Et maintenant ? Aimeriez-vous C’est la vie en un seul  volume ? Ou bien une sélection des meilleures nouvelles ? Je vous laisse m’orienter. A vos commentaires !

 

 

Les écrits et les paroles

Dans le métro parisien, mon regard s’est accroché à ce sac portant cette inscription :  Les écrits restent, les paroles s’envolent. Et aussitôt c’est Juliette, Blanche et Berthe, des héroïnes de Point à la ligne, mon premier roman, qui ont fait irruption dans mon esprit.

 

 

 

 

Pour le plaisir, un extrait de Les petits mots, une des quatre histoires enchevêtrées de Point à la ligne :

Juliette acquiesçant d’un mouvement de tête, Blanche poursuit: « Je reprends donc. Ma mère et ma tante sont devenues comme deux sœurs et cela a duré toute leur vie. Pour ma mère, qui était orpheline, cette lettre a été une révélation. Elle y a vu un signe du destin et l'a étendu à tous les types d'écrits. Elle nous a élevés, mon frère et moi, dans une absolue adoration des livres, des lettres, des textes en tout genre, même ceux des emballages ! « Les écrits, ce n’est pas comme les paroles. Ils restent, ils mûrissent, ils aident, bien mieux que n'importe quelle parole qui s'envole au moindre souffle ! » répétait-elle. Elle nous a incités à écrire nos pensées, à recopier des passages de livres, pour « se construire les idées et laisser quelque chose », disait-elle, parce que sans cette lettre égarée elle n'aurait jamais eu l’opportunité de connaître mon père et encore moins tante Marthe.  Et – j’arrive au bout de l'histoire, Juliette – c'est probablement pour cette raison que je suis devenue orthophoniste. Pour montrer à ma mère le poids des paroles. J'aurais pu devenir chanteuse, mais je chante comme une casserole… » - Juliette glousse et ouvre les yeux.- « Ou encore conteuse, mais en dehors de cette histoire je n'en connais guère.»
— Ou pip'lette, suggère la fillette en éclatant de rire.
— En tout cas, ce que je voulais, c'était montrer à ma mère combien l'oral était important et lui donner un peu tort dans ses certitudes. Mais tu sais, Juliette, je vais te confier un secret : je n'y suis jamais arrivée ! Elle s'est entourée de bouts de papier griffonnés jusqu’à la fin de sa vie.
— Elle est jolie ton histoire. Moi aussi j'aime bien écrire, mais j'aime aussi beaucoup parler ! Et maman, elle adore parler avec ses copines, et ça dure !

Recherche éditeur

Comme nombre d’auteurs, je recherche  l’éditeur qui saurait, et voudrait bien, m’accompagner dans la publication de mon dernier roman. Un sujet intime et sensible puisqu’il s’agit d’une autofiction sur le traitement et la guérison du cancer du pancréas. Un texte qui n’est certainement pas à mettre entre toutes les mains mais qui, entre certaines, peut donner espoir, au moins un certain éclairage. J’ai d’ores et déjà lancé quelques bouteilles à la mer, reçu un refus polis. Si vous êtes éditeur et touché par ce sujet, contactez-moi. Si vous, lecteurs et lectrices, avez une piste, un contact… faites-le moi savoir. Le moindre coup de pouce peut être décisif, qu’on se le dise !

Mon blog s’appelle « Un jour mon éditeur viendra », ce n’est pas par hasard. Je continue à croire aux contes de fées (mais jusque là, c’est plutôt des éditeurs-vampires que j’ai rencontrés ! ). Merci pour votre soutien !

Rentrée

Un été harassant. Plombé par les incendies, les épisodes de canicule, les guerres et la maladie qui s’est réinvitée dans mon foyer, l’été m’a laissée sur les rotules. Mes devoirs de vacances sont restés en plan mais c’est la rentrée et il est l’heure de reprendre la plume.  Je ne vous la promet pas alerte et enjouée mais mon objectif reste le même : vous divertir et vous donner envie de lire. Rendez-vous dès la semaine prochaine pour la première chronique post-été. Bonne rentrée à toutes et tous ! 

La mauvaise clé

Léone attrape le sac poubelle d’une main, la clé de l’autre, claque la porte de son appartement et sort de l’immeuble pour jeter le sac dans le container, installé par la mairie au bout de sa rue. Terminé le ramassage des bacs rue par rue, numéro par numéro, il coûtait trop cher. Désormais un container par quartier, et à chaque habitant de se coller à la besogne !

Comme dirait madame Bois, s’amuse Léone en retournant chez elle, c’est pas pour autant que les impôts vont baisser ! Sa coiffeuse ne peut pas s’empêcher de donner des coups de griffes à l’équipe municipale, c’est même son passe-temps favori. Le bord politique a changé lors des dernières élections mais peu importe, madame Bois a des griefs et quiconque veut bien consacrer deux minutes à l’écouter en prend plein les oreilles !

Oups !

De retour devant son immeuble, Léone fronce les yeux en constatant que le voyant du lecteur de badge refuse de passer au vert. Elle comprend, à la troisième tentative, qu’elle n’a pas le bon badge. Que le trousseau de clés qu’elle tient en main est celui d’Agathe, venue exprès la veille le lui déposer ! Pendant que sa copine se dore la peau sous le soleil de Maurice, Léone doit s’occuper de ses plantes, petits services entre amies.

Léone se souvient d’avoir déposé la clé d’Agathe dans le vide-poche de l’entrée… là où elle met la sienne et la reprend les yeux fermés. Elle aurait mieux fait de les ouvrir parce que, maintenant, elle est à la rue. En chemise et pantalon, sans manteau, sans téléphone. Ce soir, elle n’ira pas danser, n’en déplaise à Rika Zaraï.

A la rue

À quoi bon se mettre sur son 31 pour sortir cinq minutes de chez soi ? Léone a enfilé sa grosse veste en laine qui ne ressemble plus à rien et ses vieilles Ugg. À cette heure entre chien et loup, elle sait qu’elle ne rencontrera personne. Et c’est bien le problème désormais.

Elle se ratatine sous le porche de l’immeuble. Être dotée de la capacité à traverser les murs, comme le héros imaginé par Marcel Aymé, l’aurait bien arrangée mais elle doit composer sans, même si c’est contrariant. Analyse de la situation : à ne pas bouger, elle va se transformer sous peu en bloc de glace ; mais avec ses boots avachies aux pieds, elle ne risque pas d’aller bien loin, d’autant qu’elle n’a ni argent ni carte de transport avec elle. Les seules personnes qui possèdent la clé de l’appartement sont : son mari qui l’a prévenue qu’il rentrerait tard du travail ce soir-là ; son fils qui habite à l’autre bout de la ville, sous réserve qu’il soit chez lui, ce bourlingueur ! Impossible à vérifier sans téléphoner.

Que doit-elle envisager ? Attendre son mari dans le bar le plus proche ou sonner chez les voisins jusqu’à ce que l’un d’entre eux consente à lui ouvrir ? L’affaire n’est pas gagnée car les habitants de l’immeuble semblent posséder un penchant paranoïaque, du fait des affichettes collées dans tous les coins — Refermez bien la porte derrière vous ! ; Interdiction de révéler le code de l’ascenseur à toute personne extérieure ; Livraison en étage interdite…— et elle n’en connaît aucun ! Avec son mari, ils n’ont emménagé  que deux semaines plus tôt et n’ont pas eu le temps de vraiment lier connaissance. Le bar est certainement l’option la moins gênante… sauf qu’il lui faut être certaine que son époux viendra l’y retrouver… pour régler la note !

Une aide inattendue

Elle en était à ce stade de ses cogitations, qu’un voisin et son chien se présentent devant la porte, tournent leurs têtes vers elle, suspicieux. « Je suis Laure Linotte, la nouvelle habitante du 4e, mais j’ai oublié ma clé, je dois attendre le retour de mon mari », se justifie-t-elle. L’homme lève un sourcil, la détaille des cheveux aplatis aux boots hors d’âge, le clébard vient lui renifler les pieds. « Du 4e ? » dit-il, avant d’entrer dans l’immeuble tout en prenant soin de refermer aussitôt la porte pour bloquer Laure à l’extérieur. Elle le voit inspecter la façade des boîtes à lettres, récupérer un feuillet publicitaire dans la sienne… et venir lui ouvrir la porte. « Vous serez plus au chaud à l’intérieur, madame Linotte », lui dit-il. Le temps qu’elle se saisisse de la proposition, il a filé, le chien sur ses talons, au fond du couloir vers la seule porte d’appartement du rez-de-jardin.

Léone appelle l’ascenseur, en s’interrogeant sur ce qu’elle aurait fait, elle, dans pareille situation. N’aurait-elle pas proposé son téléphone, un siège, un café ? Un minimum de convivialité, non ? Elle est au chaud, c’est déjà pas mal.

Léone s’assoit à même le sol moquetté, devant sa porte. Il doit être dans les 19 heures passées de dix ou vingt minutes, selon ses estimations, puisqu’elle se mettait à préparer le repas quand elle a pensé à sortir la poubelle qui débordait. Et quand son mari annonce rentrer tard, il arrive en général entre 20 h 30 et 21 h 30 grosso modo. À moins qu’il la prévienne entretemps qu’il va rentrer vraiment tard. À moins qu’il tente de la prévenir qu’il va rentrer vraiment tard … Est-ce qu’il s’inquiètera si elle ne lui répond pas ? Est-ce qu’elle entendra la sonnerie à travers la porte ? Son téléphone est posé sur la table de la cuisine dont la porte est ouverte, alors peut-être. Est-ce qu’il a la clé au moins, Paul ? Il ne s’en soucie guère puisqu’il est certain qu’elle lui ouvrira. Sauf que ce soir précisément s’il l’a oubliée, ça n’ira pas. Ca n’ira pas du tout.

Avec des si

D’abord, Paul sonnera au visiophone en lui décernant sa grimace habituelle. En principe, Léone devrait entendre le carillon puisqu’il est installé contre la porte d’entrée et qu’ainsi seule l’épaisseur du mur les sépare, le carillon et elle. Elle descendra dans le hall, ouvrira la porte à son mari qui, entretemps, impatient, aura sonné à nouveau. Et après, quand il aura assimilé l’ampleur du problème, que décideront-ils ? De téléphoner à leur fils, et de l’attendre en dînant tranquillement à la brasserie du quartier ? Ou alors, Paul ira le retrouver à mi-chemin, tandis que Léone continuera à attendre sur le palier ? Elle serait mieux à patienter au café de l’angle avec la carte bancaire de Paul… Mais si Achille ne décrochait pas ou leur disait qu’il se trouve à perpette les olivettes et que personne n’a accès à son domicile pour récupérer leur clé ? Il ne resterait que l’option serrurier. À cette heure tardive, avec une porte blindée et des corniches anti-dégondage, ça prendra une plombe et coûtera un oeil.  Vaudrait certainement mieux aller à l’hôtel. A condition d’être certain qu’Achille se manifeste très vite. Parce qu’une nuit à l’extérieur en mode aucun bagage, pourquoi pas, mais plus…  compliqué, assurément.

Et si Léone entrait chez elle par la porte-fenêtre donnant sur le balcon ? En enjambant le garde-corps de celui de ses voisins, en se gardant de regarder le jardin en contre-bas, ce devrait être possible. A condition que la dite porte-fenêtre soit entrouverte, ce qui n’est pas certain du tout avec le froid automnal qui s’est installé depuis quelques jours. D’ailleurs est-ce que, seulement, les voisins la laisseront entrer chez eux et se livrer à pareil exercice? Encore moins certain, alors qu’elle ignore encore à quoi ils ressemblent. Le paradoxe des grandes villes où l’on vit serrés les uns contre les autres dans l’isolement.

Conjectures

L’ascenseur s’octroie des allers-retours mais délaisse le 4e. Quelle heure peut-il bien être ? Léone fixe la grille d’évacuation des fumées. 52 lames qui la regardent depuis un temps infini. À les compter et recompter, sa vue se brouille.

Elle pourrait sonner chez son voisin de palier justement, en profiter pour se présenter, et lui emprunter un bouquin, un magazine, un bloc note et un stylo, un jeu de cartes…, un truc, n’importe quoi, pour l’occuper. Ou plutôt chez celui du rez-de-jardin, déjà au fait de sa galère., ça sonnerait moins opportuniste.

Quelle est la probabilité que son mari n’ait pas sa clé avec lui ? Achille, l’hôtel, le balcon, le serrurier… elle en a le cœur qui joue du tambour.

Et s’il ne rentrait pas ? Un accident, une agression… ça peut arriver à tout le monde. Elle ne pourrait même pas être prévenue. Son palpitant accélère le tempo.

Qu’est-ce qu’on fait quand on n’a plus rien ? On se rend au commissariat ? Elle ignore où il se situe dans cette ville dont elle ne sait pas grand-chose encore, mais en s’informant auprès de passants, elle trouverait. Il vaudrait mieux qu’il soit à proximité parce qu’avec ce froid et chaussée comme elle est, elle risquerait d’y laisser sa peau…

Va et vient

L’ascenseur fait à nouveau entendre le chuintement qu’elle connaît bien désormais. Elle se prend à l’imiter. Chuiiiii-toc. Elle lève les yeux vers le panneau lumineux : 6. Et le 4,  c’est pour quand ?

Elle a soif maintenant et, plus elle y pense, plus elle a soif. Même le comptage des lattes de la grille ne la divertit plus. Elle se remémore la  présence d’un robinet près des caves, celui qu’utilise l’agent de nettoyage. Elle se ravise : si elle descend au sous-sol, elle ne pourra plus remonter sans badge, à cause des parano de service.

 Enfin !

Chuiii-toc. Les portes glissent, Paul apparaît. « Qu’est-ce que tu fais là, t’es punie ? » dit-il avec un large sourire. Il sort la clé de sa poche. Léone a l’impression qu’un ballon d’hélium la soulève, que son cœur décélère après s’être pris un dos d’âne.

— Quelle heure il est ? Je me suis trompée de clé, j’étais coincée dehors…

— Mon entretien avec le dernier candidat a été annulé, c’est une chance, tu aurais pu attendre encore une bonne heure… mais pourquoi tu ne m’as pas appelé ? Y’a bien quelqu’un qui t’aurait prêté un téléphone !

— Je ne connais pas ton numéro.

— J’ai le même depuis notre rencontre.

— Il est enregistré, je me fiche de le connaître.

— Et celui d’Achille ?

— Pareil !

— Tu ne voulais pas te faire tatouer le haut de la fesse ? Tu sais qu’y faire inscrire maintenant.

— Malin ! Si j’en avais besoin il me faudrait demander à quelqu’un de me mâter le derrière.

— Je suppose qu’il n’y a rien de prêt pour le dîner puisque tu préfères la compagnie du palier à celle des fourneaux…

— De plus en plus spirituel.

— On sort se restaurer ?

Léone enfile un manteau et des mocassins.

— Je suis quand même plus présentable ainsi. Je ne prends pas mon sac, tu as tout ce qu’il faut ?

— Absolument.

— Et n’oublie pas la clé !

Paul lui décerne un sourire ironique en verrouillant la porte dans un mouvement exagéré.

Fin de soirée

Le restaurant diffuse une musique apaisante. La cuisine est excellente.

— On a passé une bonne soirée finalement, commente Léone.

Paul fouille ses poches. Son visage se crispe :

— Je crois avoir oublié mon téléphone dans l’entrée, c’est bête !

Léone le regarde, livide.

— T’as ton portefeuille au moins ?

— Non.

— Tu  n’as pas de quoi régler la note ?

— Non.

— Qu’est-ce qu’on fait ?

— Je sais pas. On propose de faire la plonge ? On demande un crédit sur notre bonne tête ? Tu laisses un bijou en gage ?

— Idiot, je n’ai rien de valeur sur moi !

— Alors c’est toi que je vais laisser en gage.

— Pas question ! C’est toi qui restes et moi qui vais chercher une carte bleue. En me dépêchant, j’en ai pour vingt minutes aller-retour, en prenant mon temps une grosse demi-heure a minima. En attendant, compte les lattes du parquet, mon chéri !

La solitude de l’été

« L’été arrive. Les départs en vacances aussi. Pour beaucoup d’entre nous, c’est une période attendue, synonyme de repos, de soleil et de moments partagés. Mais pour des milliers de personnes âgées, c’est tout l’inverse. Quand les familles partent, quand les voisins s’absentent, quand les activités ferment… le silence s’installe. Et cela pendant des jours, voire des semaines. Aujourd’hui en France, plus de 750 000 personnes âgées vivent en situation de “mort sociale” : elles sont coupées de tout lien social et subissent une solitude prolongée entraînant une perte de repères sociaux, une baisse de moral et de sentiment d’utilité. Pas de visite, pas d’appels et bien souvent, personne à qui parler. Chez 1 Lettre 1 Sourire, nous le voyons tous les jours :Une lettre reçue peut illuminer une semaine entière. Une visite peut redonner le sentiment d’exister, d’être attendu, d’être important pour quelqu’un.« 

Un appel de 1 Lettre 1 sourire que je relaie avec conviction. Une lettre, une visite, ce n’est pas grand-chose et c’est immense !

NB : j’ai déjà parlé de cette asso, article à retrouver.

 

Des histoires de rames et de rails

 

Le petit dernier de la collection C’est la vie est disponible ! Des histoires de rames et de rails vous propose 11 nouvelles racontant des rencontres et des situations amusantes, touchantes, troublantes ou embarrassantes dans des trains ou des gares.

Et pour ceux qui me suivent assidûment : la dernière nouvelle de ce livret est Nadia et sa roulante, celle que vous avez pu découvrir le mois dernier sur ce blog et dans la newsletter pour les abonnés

Pour tous les détails sur ce livret et les autres de la collection, je vous renvoie vers la page dédiée, ici.

Atelier EVJF

Lu dans la newsletter #19 de Claire Larquemain 

« On m’a demandé un atelier d’écriture pour un enterrement de vie de jeune fille. Et c’était génial. J’ai imaginé ça comme un moment, où les amies de la future mariée pouvaient collecter des mots rendant hommage à la jeune femme. J’avais suggéré de prévoir un beau carnet type livre d’or, des feutres, des stickers. Et j’ai proposé des consignes d’écriture, à part pour la future mariée, ponctuées d’invitations à explorer son intériorité, avant de lier sa vie pour toujours à un homme. « 

Un atelier d’écriture spécial EVJF ou EVG, franchement, je trouve cette idée super !

Claire est une professionnelle de l’écriture, dont je suis de près les activités depuis quelque temps. Elle me touche par sa sensibilité, sa franchise et son énergie :  https://claireecriture.fr/

Photo issue de l’article cité