Miguel, le goût de la vie

« Je suis d’origine portugaise, vous savez » me dit-il en déballant son matériel de peintre en bâtiment. Avec son nom, je l’aurais deviné. Miguel Diaz sait tout faire. Maçonnerie, plomberie, électricité, et peinture. Tout corps d’état, du bon travail rondement mené. C’est ainsi qu’il m’a été recommandé par l’amie de l’ami d’une amie.

 

Tous corps d’état positif

 

« Comment avez-vous appris tous ces métiers ? » Il s’assoit, me raconte. Quand il a annoncé qu’il allait devenir père, à 17 ans, son père lui a intimé de prendre ses responsabilités, d’aller bosser et d’élever son môme. Il est devenu agent d’accueil dans un hôtel, sans que cela lui convienne vraiment. Porter veste et cravate, être bien rasé, bien parler, vraiment c’était trop contraignant. Au bout de quelques mois, il a rejoint un chantier. « Dans l’hôtellerie, c’est les clients qui demandent ; dans le BTP, c’est nous qui offrons notre travail, c’est ça qui me fait plaisir, vous me comprenez ».

Une clientèle amicale

Pour satisfaire ses clients, il multiplie les initiatives, donne un peu plus que du bon travail, ne compte ni ses heures ni les billets qui restent parfois collés au fond de la poche du client. « Je dépanne et comme je ne peux pas demander le prix du marché, parce que franchement c’est souvent du vol, vous me comprenez, je demande au client de me donner ce qu’il croit que ça vaut ». L’un d’eux lui a donné cinquante euros pour le remplacement d’un mitigeur et la réfection d’un bout de plomberie. « Quand c’est trop peu je n’y reviens pas, c’est tout ». Enfin, pour ce client, parce que c’était l’ami d’un très bon client, il est revenu, lui a remplacé des prises, a reçu cent cinquante euros, « ça, c’est honnête, vous comprenez ». Il me montre un mail. Une « invitation » à poser un parquet flottant dans un chalet à la montagne. Hébergé, nourri, défrayé, barbecues compris ! On t’attend. « Ils sont comme ça mes clients, ils aiment mon travail, ils deviennent mes amis, vous comprenez ».

Un congé retape

Après mon chantier, il partira travailler un mois en Normandie dans la maison secondaire d’une très bonne cliente, celle qui l’a recommandé à l’ami de mon amie, et dont il a refait le pavillon, de la cave aux combles, tout comme celui de sa mère, juste à côté. Elle tient à ce soit lui, et lui seulement, qui lui retape sa nouvelle acquisition. Il vit seul, alors, pourquoi pas la Normandie, ça le dépaysera un peu.

Une vie en rêve

Parce qu’à cinquante ans, il se sent déjà cassé d’un peu partout à avoir porté des sacs de ciment et des parpaings dans sa jeunesse, il envisage de s’exiler, dans cinq ans au plus, dans un pays où on ne l’emmerde pas. Avec une femme gentille. Parce qu’en France, c’est la merde. Sans du black, il ne s’en sortirait pas. Il ignore encore où il ira. Pas au Portugal, sa mère y habite mais c’est pas un bon pays. Il est allé en Belgique. Il a passé la frontière avec des amis de Lille, y a acheté un peu d’alcool et a eu la trouille de sa vie à la douane. La peur de se faire choper pour trois litres de gnôle.

Des rêves d’ailleurs

Il s’est rendu en Tunisie aussi, invité par un couple de clients. Se réjouissait de s’être acheté deux litres d’huile d’olive, qu’il s’est vu confisquer à la douane. « On ne peut pas tout passer, c’est comme ça, y’a des produits interdits. »  Il boit son quatrième café de la matinée, je l’écoute. « Interdiction d’importer de l’huile d’olive, vraiment ? C’est pas plutôt avant l’embarquement qu’on vous les a pris ? On n’a pas le droit d’embarquer des liquides, Miguel, parce qu’il existe des explosifs liquides difficiles à identifier. Que ce soit de l’huile d’olive, du shampooing ou une simple bouteille d’eau, c’est pareil, cela ne peut voyager qu’en soute, dans votre valise. »  Il me regarde avec, dans les yeux, la lueur de celui qui vient de comprendre quelque chose d’essentiel. « Ah d’accord. » C’est peut-être en Tunisie justement qu’il ira s’installer, il verra. Je lui souffle que l’arabe n’est pas une langue facile à apprendre. « Oh là la, je ne parle même pas bien portugais. Ma mère se moque de moi, elle comprend rien à ce que je lui dis. » Mais il lui faut d’abord rencontrer une femme qui accepte de partir avec lui.

Un amour simple

« L’amour il ne faut pas le solliciter, il vient quand il en a envie », me dit-il. Après le décès de sa femme, la mère de ses quatre enfants, d’un cancer du sein qui s’est généralisé, il a sombré. Pourtant elle l’avait quitté deux ans plus tôt pour un Italien. Mais il l’aimait toujours. Elle n’avait que trente-cinq ans. Il y a perdu son emploi, il ne bossait plus du tout, grillé qu’il était.

Désormais il est auto-entrepreneur, travaille pour lui, et seul. « C’est mieux. » Il fait des rencontres, mais ça va, ça vient. Est resté dix ans avec une Chinoise, il s’est fait avoir, elle voulait des papiers, mais ils sont restés bons amis. Enfin maintenant il ne la voit plus, elle est repartie en Chine, s’est fait construire une maison avec ses économies constituées en France. Rien à redire, elle bossait dur. Avant, il en a eu une autre, mais elle entrait dans de terribles colères. « Elle avait une maladie, vous me comprenez ». Il a craint qu’elle le poignarde, il l’a quittée. Il lui a dit « des folles comme toi j’en veux pas. La vie, il faut qu’elle soit simple, c’est pas la peine de la rendre compliquée, elle l’est trop souvent assez ». Avant, lui aussi, il était angoissé. Il criait parfois, mais ça ne sert à rien. Désormais il prend les choses comme elles viennent, c’est mieux pour la santé.

Tombés pour rien

Il a un copain qui est tombé un jour sur un chantier. Heureusement on lui a mis une machine dans le cœur pour le réveiller. Maintenant il vit avec, mais il a failli y passer, à même pas quarante ans. Ca l’a beaucoup touché, Miguel. Son père aussi est mort jeune, assassiné dans son bar à Montmartre, pour trois mille euros. Lui, il n’avait que vingt-six ans et déjà ses quatre enfants, il a cru que c’était la fin du monde.

« Vous avez du produit à vitres ? » me demande-t-il avec un sourire aux lèvres. « Je vais les nettoyer, le temps que la peinture sèche, comme ça, ce sera tout beau. Nickel du sol au plafond » Je l’entends à peine parler. Son téléphone braille des chansons du siècle dernier. Radio Nostalgie du matin au soir. Balavoine, Sardou, Dalida, Aznavour, Sheila, Vartan, Hardy, Berger… il connait tout leur répertoire et les accompagne, d’une voix pas toujours juste, en maniant le pinceau.

Et moi aussi je fredonne.

 

Images par Michal Jarmoluk et Image par Nicola Giordano de Pixabay

L’anonyme qui porte chance

Toucher sa plume apporterait chance et réconfort aux écrivains, et même assurerait leur célébrité. J’ai sauté sur l’occasion, vous vous en doutez (et je ne suis pas la seule tant sa plume est brillante !)

Lui c’est Anonymous, dont la statue (oeuvre de János Fadrusz) trône dans un parc du centre de Budapest. L’anonyme porte bien son nom. Inidentifiable sous son ample manteau et sa profonde capuche, on dirait un criminel. Pourtant il est l’un des personnages les plus célèbres de Hongrie, lui qui aurait rédigé une chronique de l’histoire du royaume de Hongrie (la fameuse Gesta Hungarorum) à la fin du XIIe siècle.

Suis-je plus inspirée depuis ce toucher ? Ce sera à vous de me le dire !

Les commères

Vous savez à qui ils me font penser ces pigeons alignés à l’entrée du square ?

A une brochette de commères matant les gamins de l’école voisine.

Vous avez vu la petite blonde comme elle est attifée ! Et le grand maigre au fond de la cour, il serait pas en train de faire les poches ? De mon temps, on jouait à l’élastique et aux billes, on n’avait pas de ballon en mousse…

Ca pour jacasser, ça jacasse !

Ils pourraient aussi être les résidents d’une maison de retraite, prenant le soleil dans le jardin de l’établissement en regardant passer les familles ou les voitures. Ou encore une file de spectateurs attendant l’ouverture des portes du théâtre. A vous de me dire ce qu’ils évoquent pour vous.

Sa Majesté des Mouches

Un titre étonnant pour ce roman du grand William Golding, dont il faut aller chercher l’explication : Belzébuth, le Diable, viendrait de Baal Zebub, littéralement le maître des mouches.

Je suis tombée sur cette version collège dans une boîte à livres, et comme je ne l’avais pas lu durant ma scolarité, banco ! Mais je dois avouer avoir peiné à le lire.

Le pari de l’auteur est de montrer la fragilité de la civilisation, la sauvagerie qui sommeille en chaque être humain et peut resurgir à tout moment. Il ne s’agit pas de divertir le lecteur, et la démonstration est magistrale. Les tensions entre ces enfants échoués accidentellement sur une île paradisiaque s’intensifient très vite,  et la déraison prend le dessus dans une sauvagerie perturbante.

Ce roman est assurément un excellent support de réflexion et de discussion, mais j’en aurais été ébranlée si j’avais dû le lire jeune adolescente. Pas sûr du tout qu’il ait favorisé mon plaisir de la lecture ! Par chance, il ne devait pas encore être au programme de l’Education Nationale en ces temps préhistoriques. Les jeunes d’aujourd’hui sont probablement plus « blindés », plus habitués à la violence dans les ouvrages ou les jeux vidéo, ce qui rend le thème du roman d’autant plus utile d’un point de vue pédagogique.

Le propre d’une grande oeuvre est de laisser une trace dans l’esprit du lecteur,  voilà qui est fait !

Mission parade de Noël

Première mission effectuée en tant que bénévole de L’Heure Civique : encadrer la parade de Noël de ma ville. Il y a pire comme travail, non ? D’autant que j’ai eu le privilège de côtoyer le Père Noël de près et il m’a semblé très en forme. Il m’a confié être serein, ses lutins ont bien bossé, ils sont dans le timing. Chouette nouvelle, non ?

Pour celles et ceux qui voudraient en savoir plus sur ce dispositif : https://lheurecivique.fr/ (si votre ville est d’ores et déjà partenaire).

Tenir debout

François est un comédien célèbre. Eléonore sort tout juste de ses études, travaille comme ouvreuse dans un théâtre. Coup de foudre, coup du sort. Un accident rend François paraplégique alors que leur vie à deux n’a pas commencé. Mais Eléonore ne fuira pas. A tour de rôle, ils nous narrent leur intimité faite de peurs, de désespoir, de découragement, d’amour, d’envies. J’ai aimé l’alternance des points de vue dans ce joli roman de Mélissa Da Costa,  bien documenté sur le quotidien des paraplégiques, humaniste, sans mièvrerie.

Le concert de Bob Dylan

Vingt heures moins deux ou trois minutes, des silhouettes s’infiltrent sur la scène, dans le noir, rejoignent leur instrument. A vingt heures moins une retentit la première note alors que des spectateurs cherchent encore leur place. Un chemin lumineux d’ampoules faiblardes s’est allumé en arrière-scène et une demi-douzaine de projecteurs souffreteux dirigent leurs faisceaux vers les spectateurs.

Promesses, galères et intimité

L’introduction musicale est longue, prometteuse. Bob Dylan enchaine sur un titre de son dernier album. Sa voix est bien là, enveloppante. Le volume sonore parfaitement réglé, les musiciens au top. Rien de plus ne s’allume, rien d’autre ne bouge. La légende enchaine les morceaux, sans respiration entre eux, comme sur son album.

Les placeuses galèrent avec les retardataires, équipées d’une microscopique lampe de poche. De poche à ticket. Pourvu que la prod ait contracté une bonne assurance en responsabilité accident. Une chute dans l’escalier et paf ! fracture du col du fémur. Ni éclairage complémentaire ni appel possible aux secours, nos téléphones ont été mis à l’isolement dans une pochette sécurisée qui doit ressembler à celle dont les collégiens sont maintenant équipés. Sauf que nous sommes venus, nous, de notre plein gré et après avoir payé, cher. C’était bien spécifié en amont du contrôle des billets : l’artiste privilégie la proximité avec les spectateurs et a souhaité un concert intimiste. Pas de téléphone. Comme si l’absence de téléphone en poche pouvait faire tomber sous le charme de n’importe qui. Ça se saurait. Et puis un concert intime à près de 4000, c’est comme des funérailles dans l’intimité familiale avec un millier de curieux infiltrés, ça manque un peu de… intimité, enfin vous voyez ce que je veux dire. Mais bon, l’artiste a toujours raison.

Obscurité troublante

La lumière est celle de cierges en salle close, pauvre et figée. Une mise en scène statique conçue par un thanatopracteur à coup sûr. Même un concert à la bougie est plus éclairé. Impossible pour les spectateurs de discerner le moindre visage dans cette pénombre, les rétines dardées par les points lumineux des projos. On devine, devine seulement, que la silhouette qui se meut lentement derrière le piano est celle du Maître.

Des acclamations s’élèvent entre les titres, laissant de marbre Bob qui poursuit son taf calé à la pince à épiler. Il enchaine avec l’objectif de vite rentrer à son hôtel, une camomille et au lit !

Une poignée d’afficionados s’emballent par moment. Quelques cris, des encouragements qui ne parviennent pas à réveiller l’assistance. Peu de vrais jeunes dans la salle, Bob sent la naphtaline. Je parierais ma plus jolie paire de pantoufles que certains dorment, leurs ronflements masqués par les décibels savamment contrôlés. De toute façon, l’artiste s’en moque, des fans, des ronfleurs, et de ceux qui quittent la salle précocement. Priorité camomille.

Allées et venues

Je suis toujours stupéfiée par ces personnes qui quittent les spectacles au bout de quelques minutes. Caprice de riches, ou de privilégiés du moins. Des places à cent balles quand même. A ce prix, on use un peu le siège, il me semble.

Certains ont choisi d’user les toilettes. Jamais vu autant d’allées et venues vers le spot au petit bonhomme vert. Et ce ne doit pas être dû à un trop plein de bière. Alors peut-être un souci de prostate ou l’impériosité de rentabiliser sa place en utilisant eau et papier toilette. Ce sera cela de moins à consommer à la maison.

Et fin sur notre faim

Les guitare, basse, contrebasse, piano, harmonica… (je ne suis même pas certaine d’avoir bien repéré tous les instruments) se taisent, une silhouette se lève, contourne péniblement le piano, aussi courbée et lente que si elle tirait un pachyderme récalcitrant. La lumière du fond de la salle se rallume. Ben voilà, The End.

Pas de révérence, la faute à l’arthrose.

Pas de présentation des musiciens, ils ne le méritent pas.

Une scène toujours dans la pénombre, afin de cacher ce qu’on ne veut pas montrer.

Pas de « au revoir, merci » à l’assistance, dans la foulée du pas de « bonjour ». Aucun mot non chanté, la star n’est pas là pour ça.

Pas de rappel, personne ne s’y risque.

La prochaine fois, on restera à domicile, on mettra nos téléphones en mode avion, on éteindra la lumière avant de s’installer sur le canapé et de lancer l’album. Et on s’y croira pour pas un rond.

Est-ce que Bob Dylan a pris des rides ? Impossible de le dire. Des ans, assurément. Toujours aussi imprévisible ? Ah oui ! Est-ce que c’était le vrai au moins sur scène et pas un hologramme ? Probablement, sinon, il l’aurait conçu un peu plus… alerte, non ? Est-ce que c’est bien lui qu’on a entendu chanter et pas un enregistrement ? Mystère.

Dans la rame du métro, en rentrant chez nous, entourés de jeunes déguisés, j’ai une révélation. Nous sommes le 31 octobre ! Mais bien sûr, c’était une soirée Halloween. Bougies, ombres et fantômes !